Pour une reconsidération du rôle de la traduction journalistique à la lumière de la pandémie

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26 avril 2022
Auteur(s) :
Dr. Kayo Matsushita, Professor of Translation and Interpreting Studies, Rikkyo University, Tokyo

Quand j’étais adolescente, je rêvais de devenir journaliste à l’international. C’est pourquoi j’ai décidé d’étudier le journalisme à l’Université Sophia à Tokyo, un établissement reconnu au Japon pour l’excellence de son programme de journalisme. Dès la fin de mes études, j’ai obtenu (un peu par chance) un poste de rédactrice permanente au plus important quotidien japonais, le Asahi Shimbun. Pendant quatre années, j’ai surtout couvert les affaires nationales, du domaine criminel au domaine sportif. Mon travail me plaisait, mais je savais que je resterais coincée au Japon si je ne passais pas à l’action pour couvrir l’actualité internationale. C’est alors que j’ai pris la décision la plus audacieuse de ma jeune carrière : je me suis donné une année de congé pour aller faire une maîtrise à la Graduate School of Journalism de l’Université Columbia, à New York. Grâce à cette formation, j’ai pu perfectionner les compétences dont j’avais besoin pour exercer ma profession à l’étranger. Et c’est d’ailleurs cette expérience qui m’a permis de retourner à New York cinq années plus tard à titre de correspondante aux Nations Unies. 

Mon travail à l’ONU s’est révélé un point tournant majeur dans ma carrière. Puisque je couvrais l’actualité essentiellement en anglais mais que j’écrivais mes articles en japonais, j’effectuais systématiquement de la « traduction journalistique », sans même le savoir. Toute déclaration importante d’un dirigeant national à l’ONU devait immédiatement être traduite en japonais, puis transmise à Tokyo. Si l’heure de tombée approchait, il fallait passer par le téléphone, ce qui signifiait interpréter en simultané les propos des diplomates. Par la suite, j’ai quitté le journalisme, mais cette expérience, elle, ne m’a jamais quittée. 

Des années plus tard, lorsque j’ai été admise au programme de 3e cycle de l’université où j’enseigne aujourd’hui, mon intérêt s’est tout de suite porté vers la traduction journalistique. Rapidement, j’ai constaté qu’il n’existait pas de recherches sur le cas précis des pratiques de traduction journalistique au sein des journaux au Japon. Pour ma thèse de doctorat, j’ai donc entrepris d’analyser des articles de journaux japonais traduits par des journalistes. Ma thèse a d’ailleurs été publiée sous le titre When News Travels East: Translation Practices by Japanese Newspapers. Depuis lors, je mène des recherches sur la traduction journalistique et j’écris sur le sujet. 

En mai 2022, je présenterai une communication au XXXIVe colloque de l’Association canadienne de traductologie (ACT). Ce colloque, dont le thème est « Traduction et journalisme », aura lieu dans le cadre du Congrès annuel de la Fédération des sciences humaines. J’ai choisi d’aborder un sujet d’actualité.

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On le sait, la longue pandémie a stimulé l’appétit de tout un chacun partout dans le monde pour des informations concernant la COVID-19. Plus que jamais, les gens se tiennent au courant de l’actualité sur leurs appareils portables, et les nouvelles qui leur parviennent sont souvent le fruit de traductions. Si l’on peut voir la traduction d’un bon œil en ce qu’elle contribue à l’accès égalitaire à l’information par son apport à la circulation mondiale des nouvelles, on la critique en revanche pour sa participation à l’infodémie, c’est-à-dire au phénomène de surabondance d’informations, notamment fausses, erronées ou infondées. 

Lorsque le virus s’est manifesté au début de l’année 2020, le Japon s’est retrouvé dans une position singulière du fait que le navire de croisière Diamond Princess y a jeté l’ancre même s’il avait à son bord des centaines de passagers atteints de la COVID-19. Comme c’était un peu plus d’un mois avant que l’OMS ne déclare la pandémie, les informations officielles étaient encore rares. Pour combler ce vide, beaucoup se sont tournés vers les médias sociaux où l’on pouvait trouver des nouvelles et des informations issues de l’extérieur du Japon et traduites par de simples utilisateur.trice.s. Puisque je savais que même les correspondant.e.s à l’étranger des médias grand public n’ont aucune formation en traduction, j’étais bien consciente du risque immédiat que ces traductions non vérifiées pouvaient poser, et c’est ce qui m’a poussée à explorer la question. 

Dans ma communication, je montrerai le rôle que joue la traduction dans le cadre de la pandémie actuelle en me concentrant sur deux cas : a) la propagation d’informations erronées dans les médias par l’intermédiaire de la traduction et b) l’emploi répété de mots transcrits de l’anglais, comme lockdown (« confinement ») et overshoot (« dépassement »), qui a déclenché une fausse alarme puisque ces termes n’étaient pas applicables à la situation japonaise. L’étude allie l’analyse textuelle à une veille des médias et à des entrevues, examine la manière dont les informations erronées se disséminent par le truchement de la traduction et, enfin, propose des pistes de solution pour gérer les risques attribuables à ces phénomènes en temps de crise. 

Pour en apprendre davantage au sujet de mon étude, inscrivez-vous sans tarder au XXXIVe colloque de l’Association canadienne de traductologie (ACT), qui se tiendra en ligne du 16 au 18 mai. J’espère vous y voir en grand nombre! 

Le texte lit : Congrès en Conversation. Photo de Nehal El-Hadi et Kshamta Hunter. Le text lit : Partie II avec Kshamta Hunter.
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