Cinq livres canadiens, écrits par sept auteures et auteurs canadien.e.s, ont reçu le prestigieux Prix du Canada 2026. En reconnaissance de leurs contributions inspirantes, marquantes et transformatrices, chaque titre lauréat recevra un prix de 4 000 $.
Les prix, décernés par la Fédération des sciences humaines – une organisation nationale à but non lucratif qui promeut la recherche en sciences humaines au Canada –, ont été remis aux lauréates et lauréats lors d’une cérémonie qui s’est tenue dans le cadre du Sommet Voir Grand : Point d’Inflexion, à Edmonton, le 10 juin. Ils reconnaissent des auteures et des auteurs et des ouvrages exceptionnels qui suscitent et éclairent les débats nationaux sur des sujets importants et attirent l’attention sur la contribution de la recherche universitaire à la société canadienne.
« À une époque où bon nombre des questions qui se posent à nous exigent un contexte plus approfondi et une attention plus soutenue, ces livres démontrent l’importance des sciences humaines », a déclaré Karine Morin, présidente et cheffe de la direction de la Fédération des sciences humaines, en félicitant les lauréates et lauréats. « Les récipiendaires des Prix du Canada 2026 ont produit des ouvrages d’une profondeur et d’une pertinence publique extraordinaires, aidant le lectorat à mieux comprendre les forces qui façonnent nos histoires et notre avenir commun. »
Ces prix – rendus possibles grâce au soutien du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) – célèbrent une diversité de voix, allant des auteures et auteurs d’une première publication aux chercheuses et chercheurs confirmé.e.s, tout en mettant en avant des ouvrages en français et en anglais et en amplifiant un large éventail de perspectives interdisciplinaires, conformément à l’engagement de la Fédération des sciences humaines en faveur de l’équité, de la diversité, de l’inclusion et de la décolonisation. Les prix sont décernés par un jury indépendant, le Conseil académique de la Subvention du livre savant.
Les lauréates et les lauréats des Prix du Canada 2026 sont :
Marie-Ève Bradette, professeure adjointe au Département de littérature, de théâtre et de cinéma de l’Université Laval et titulaire de la chaire de leadership en enseignement des littératures autochtones au Québec, pour son ouvrage Langue(s) en portage : Résurgence littéraire et langagière dans les écritures autochtones féminines. Fruit de dix années de travail, cet ouvrage est l’un des premiers à explorer et à comparer, en français, les œuvres littéraires d’auteures autochtones contemporaines écrites en français et en anglais. À une époque où les langues autochtones risquent de disparaître, l’ouvrage de Bradette démontre comment ces écrits – signés par des auteures telles que Virginia Pesemapeo Bordeleau, Kateri Akiwenzie-Damm, Marie-Andrée Gill, Leanne Betasamosake Simpson, Natasha Kanapé Fontaine et Cherie Dimaline – contribuent à la revitalisation des savoirs et de la linguistique autochtones. Que ce soit à travers des romans, de la poésie, des nouvelles ou des essais, l’ouvrage soutient que les femmes écrivaines autochtones sont des théoriciennes du langage en faisant revivre les épistémologies autochtones par le biais de figures de style, de l’imagination littéraire et de thèmes croisés, tels que le corps, la terre et la spiritualité. « La question principale à laquelle je me suis confrontée était de savoir comment les femmes écrivaines autochtones négocient avec les langues dans leur œuvre lorsqu’elles ne parlent pas cette langue, l’ont perdue au profit de langues coloniales, comme le français et l’anglais, ou sont en train de la réapprendre », a déclaré Bradette, une francophone issue du colonialisme qui, à travers ses recherches, a développé ce qu’elle décrit comme une fascination pour la représentation des langues autochtones dans la littérature et une appréciation de la perspective à travers laquelle les Autochtones perçoivent le monde physique et spirituel. Elle a expliqué qu’au cours de l’histoire, les femmes autochtones ont maintenu la langue en vie en transmettant oralement des récits et la culture à leurs enfants, et qu’aujourd’hui, les auteures et les auteurs autochtones contemporain.e.s ont réinventé ces rôles traditionnels et, à travers la littérature contemporaine, continuent d’être les gardiennes de la langue. « Non seulement ce livre ouvre une fenêtre sur les œuvres littéraires autochtones et sur différentes façons d’appréhender le territoire colonial dans lequel nous vivons, mais il peut également offrir des outils – aux enseignant.e.s ou à toute autre personne – sur comment aborder les littératures autochtones de manière respectueuse, réfléchie et relationnelle », a déclaré Bradette.
Éléna Choquette, professeure agrégée au Département des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais, pour son ouvrage Land and the Liberal Project : Canada’s Violent Expansion. Cet ouvrage unique – fondé sur des recherches dans les archives historiques – explore la construction territoriale du Canada au cours des quelques trente années qui ont suivi la Confédération de 1867. S’appuyant sur la correspondance personnelle entre des fonctionnaires, des chefs d’expédition et des militaires, ainsi que sur les procès-verbaux parlementaires, cet ouvrage révèle comment l’expansion géographique rapide du Canada – d’une petite nation s’étendant du fleuve Saint-Laurent aux provinces de l’Atlantique et au nord des Grands Lacs, jusqu’à devenir le deuxième plus grand pays du monde – s’est fondée sur une appropriation forcée des terres autochtones plutôt que sur l’absorption pacifique que le Dominion prétendait privilégier. « Les questions qui sous-tendent mon livre sont de savoir comment il a été possible de s’emparer si rapidement des terres des Autochtones qui les habitaient depuis des temps immémoriaux, et comment les idées qui ont sous-tendu cette expansion ont eu un impact territorial et politique sur le Canada jusqu’à aujourd’hui », a déclaré Choquette, qui est d’origine française. « Ce qui m’a frappée et surprise, c’est à quel point il était évident que le projet expansionniste s’inscrivait au nom du libéralisme – soutenant des principes tels que la liberté, l’autonomie gouvernementale et l’importance de maintenir la paix et la propriété privée –, qui est devenu l’idéologie principale du Canada à la fin du XIXe et au début du XXe siècle et qui continue d’être fondamental pour le pays aujourd’hui », a-t-elle déclaré. À cet égard, elle a noté que la violence était légitimée comme un moyen d’« améliorer » le territoire et les Autochtones. Dans le but d’amener le public canadien à repenser leur rapport à la terre et les relations entre l’État et les Autochtones, cet ouvrage encourage le lectorat à considérer les idéologies libérales d’aujourd’hui sous un angle différent. « La plupart d’entre nous au Canada sommes des immigrant.e.s, et je pense qu’il est de la responsabilité de chaque Canadienne et de chaque Canadien, quelle que soit son origine, de comprendre l’histoire ancestrale du pays afin que nous puissions réparer les injustices du passé et garantir un avenir plus équitable et durable », a-t-elle déclaré.
Daniel Coleman, professeur au Département d’anglais et d’études culturelles de l’Université McMaster, Ki'en Debicki, professeure agrégée aux Départements d’anglais et d’études culturelles ainsi qu’aux Études autochtones de l’Université McMaster, et Bonnie M. Freeman, professeure agrégée à l’École de travail social et d’études autochtones de l’Université McMaster, tous trois également professeur.e.s agrégé.e.s aux Six Nations Polytechnic, pour leur ouvrage Deyohahá:ge :: Sharing the River of Life. Compilation de récits de membres des Six Nations et de leurs voisines et voisins, cet ouvrage éclairant montre comment les modes de vie autochtones ont toujours favorisé la paix, l’amitié et le respect, et comment nous pouvons mettre ce savoir en pratique pour vivre en harmonie avec les autres aujourd’hui. Il s’appuie sur le concept de deyohahá : ge : – qui signifie « deux chemins » en langue Cayuga – qui est le fondement du Two Row Wampum, un traité de 1613 entre les Haudenosaunee (Iroquois) et les Néerlandais qui incarne le principe du partage du fleuve de la vie à travers la coexistence pacifique, le respect mutuel et la non-ingérence dans les cultures, les croyances et les lois de chacune et chacun. Le wampum désigne les ceintures de perles utilisées par les Autochtones du nord-est pour consigner les traités, l’histoire et les traditions culturelles. « Pour le peuple Haudenosaunee, les récits et les connaissances du Wampum se transmettent de génération en génération ; nous avons donc toujours vécu selon ces philosophies. Mais pour les non-Autochtones, bon nombre de ces enseignements ont été perdus, et nous essayons donc de les faire revivre à travers ce livre », a déclaré Freeman, membre des Six Nations. Elle a souligné que le cœur du savoir autochtone réside dans l’écoute de l’environnement naturel – l’eau et la terre – « qui ont leur propre langage et nous enseignent comment vivre ». Les auteur.e.s du livre explorent l’éco-philosophie, l’évolution juridique et les protocoles éthiques de la paix des deux chemins. « De nombreuses Canadiennes et nombreux Canadiens éprouvent un sentiment de malaise concernant nos relations avec nos voisins autochtones », a déclaré Coleman, un colon. « En réexaminant cet accord ancien, qui existe encore aujourd’hui, nous réalisons que l’origine de notre relation n’était pas la guerre et le génocide – c’était l’effort pour construire la paix, l’amitié et le respect. La pensée des Deux Rangées réoriente les gens vers le respect de l’environnement et leur permet de mieux comprendre où ils vivent, ce qu’est leur pays et quel type de relation leur communauté peut entretenir avec les peuples qui sont ici depuis des temps immémoriaux », a-t-il déclaré.
Dominique Garand, professeur au Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture au Québec (CRILCQ), pour son ouvrage Anthologie du pamphlet et de la polémique au Québec de 1800 à 2000. Cet ouvrage révélateur et divertissant est la première anthologie d’écrits polémiques au Québec, mettant en lumière les grands clivages idéologiques et les perspectives contradictoires qui existaient dans la province à cette époque – dans des domaines allant de la politique et de la religion à la littérature et aux arts. « Il existe une idée fausse chez les Québécois.e selon laquelle nous avons toujours eu tendance à fuir la controverse, mais ce n’est pas vrai », a déclaré Garand. Il a expliqué que ce livre démontre que des tactiques de communication – allant de l’ironie subtile et de la caricature ludique aux expressions directes de haine – ont été systématiquement utilisées pour dénoncer, condamner, attaquer et insulter publiquement les opinions opposées, parfois de manière violente. Présentant près de 140 textes d’auteur.e.s, de femmes et d’hommes politiques et d’autres personnalités publiques québécoises, tous genres et tendances politiques confondus, l’anthologie démontre que, si les idées et les opinions des auteur.e.s ont varié au fil des ans, elles et ils partageaient la même conviction qu’il ne fallait pas rester silencieux face à ce qui était jugé offensant. « Le livre offre une solide introduction à l’histoire des tensions sociales et des limites de l’expression violente au cours de ces deux siècles, qui tournent autour des modes de vie, des attitudes, des valeurs morales et de tout ce par quoi les gens s’identifient, y compris leur classe sociale, leur identité ethnique, leur religion et leur profession », a déclaré Garand. Il est intéressant de noter qu’il a souligné que, malgré les affrontements, les écrivaines et écrivains des époques précédentes étaient capables d’aller de l’avant de manière respectueuse et d’accepter leurs divergences, contrairement à ce que nous observons actuellement, selon lui, avec les réseaux sociaux qui exacerbent les conflits et fracturent définitivement les relations. « Beaucoup de gens aujourd’hui ont une attitude de tout ou rien, estimant que leurs idées doivent l’emporter », a-t-il déclaré. « Il y a une liberté que nous semblons avoir perdue dans l’expression des idées par rapport au passé, mais cela dit, la surdité face aux perspectives alternatives a toujours existé. »
Marianne-Sarah Saulnier, professeure agrégée à l’Institut de recherche et d’études féministes de l’UQAM et chercheuse à l’Observatoire québécois des inégalités, pour son livre Les femmes cobra : La danse comme espace de transgression des normes de genre au Rajasthan. Cet ouvrage révélateur examine la transformation des normes de genre au sein des communautés marginalisées du Rajasthan, en Inde, où le rôle des femmes a considérablement évolué au cours des 25 dernières années : d’une existence confinée au foyer, elles sont devenues les seuls soutiens de famille en tant que danseuses cobra, après que le gouvernement eut interdit à leurs maris d’exercer le métier de charmeurs de serpents. En imitant les mouvements des cobras avec lesquels leurs maris travaillaient autrefois, les danseuses de cobra ont connu un essor fulgurant auprès des touristes et du public, tant au niveau national qu’international, ce qui a confronté les femmes à la fois à de nouvelles contraintes et à de nouvelles opportunités, les amenant à naviguer entre des formes complexes et souvent ambivalentes d’autonomisation. « Avec cette transformation des rôles de genre, les femmes disposent désormais d’une plus grande autonomie économique au sein de leur communauté, mais beaucoup doivent également composer avec la persistance des attentes traditionnelles : s’occuper des enfants et du foyer dès le petit matin, puis danser jusque tard dans la nuit au sein de foyers où les rôles et les attentes sont renégociés de manière inégale », explique Saulnier, qui a passé trois ans immergée dans les communautés du Rajasthan pour mener son étude avec le soutien de trois danseuses du cobra locales qui ont joué le rôle de chercheuses paires. Le résultat est un ouvrage riche en témoignages de femmes Cobra locales (issues des villes, des bidonvilles et du désert) qui donnent une voix à leur lutte pour le respect d’elles-mêmes, de leurs enfants et de leur corps (certaines ayant été contraintes à la prostitution pour obtenir des emplois de danseuses), tout en mettant en évidence les faits saillants concernant la manière dont elles naviguent et se réapproprient des formes de pouvoir à travers la danse. « Cela soulève une question importante : comment devons-nous comprendre cette forme de pouvoir ? Le livre l’aborde comme un processus complexe et évolutif, montrant comment le pouvoir est vécu, négocié et redéfini dans la vie quotidienne », a déclaré Saulnier. Elle s’est sentie inspirée par la force de ces femmes et y a également vu une lueur d’espoir. « Ces femmes sont presque contraintes de danser, car toute l’économie repose sur elles, mais pour la génération suivante, cela a ouvert la voie à l’idée qu’il est envisageable pour les femmes de travailler et de participer à la sphère publique au-delà de la danse », a-t-elle déclaré.