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Introduction
Alors que les conflits mondiaux s'intensifient, le gouvernement fédéral est contraint de faire des choix difficiles en matière de sécurité, de dépenses de défense et de valeurs. Ces choix soulèvent une question urgente : le pays peut-il maintenir son engagement envers les femmes, la paix et la sécurité, également connu sous le nom de FPS, tout en s'adaptant à un paysage mondial de la défense en rapide évolution?
Dans cet épisode du balado Voir Grand, Karine Morin est rejointe par Stéfanie Von Hltaky, titulaire d'une Chaire de recherche du Canada sur le genre, la sécurité et les forces armées, pour analyser comment les engagements FPS s'opposent, coexistent ou se transforment dans le cadre de notre défense nationale.
À propos de l'invitée
Stéfanie von Hlatky est titulaire d'une Chaire de recherche du Canada sur le genre, la sécurité et les forces armées, boursière de la Fondation Pierre Elliot Trudeau et ancienne directrice du Centre for International and Defence Policy de l'Université Queen's. Elle est professeure titulaire au département d'études politiques et vice-doyenne (recherche) à la faculté des arts et des sciences. Elle a obtenu son doctorat en sciences politiques à l'Université de Montréal en 2010, où elle a également occupé le poste de directrice exécutive du Centre d'études sur la paix et la sécurité internationales. Elle a occupé divers postes à l'Université de Georgetown, au Woodrow Wilson International Center for Scholars, au Dartmouth College et à l'ETH Zurich, et a été titulaire d'une Chaire de recherche Fulbright au Centre for Public Diplomacy de l'Université de Californie du Sud.
Stéfanie von Hlatky est la fondatrice de Women in International Security-Canada et colonel honoraire du Princess of Wales' Own Regiment. Elle a reçu des subventions et des prix de l'OTAN, du ministère canadien de la Défense nationale, du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, du ministère de la Sécurité publique, du ministère de la Recherche et de l'Innovation du gouvernement de l'Ontario et de Fulbright Canada.
[00:00:07] Karine Morin : Bienvenue au balado Voir Grand, où nous explorons les sujets les plus importants d'aujourd'hui avec les personnalités les plus influentes du Canada.
[00:00:14] Alors que les conflits mondiaux s'intensifient, le gouvernement fédéral est contraint de faire des choix difficiles en matière de sécurité, de dépenses de défense et de valeurs. Ces choix soulèvent une question urgente : le pays peut-il maintenir son engagement envers les femmes, la paix et la sécurité, également connu sous le nom de FPS, tout en s'adaptant à un paysage mondial de la défense en rapide évolution?
[00:00:38] Je m'appelle Karine Morin et je suis la Présidente et cheffe de la direction de la Fédération des sciences humaines. Je suis aujourd'hui accompagnée de Stéfanie Von Hlatky, titulaire d'une Chaire de recherche du Canada sur la sécurité des genres et les forces armées, afin d'analyser comment les engagements FPS s'opposent, coexistent ou se transforment dans le cadre de notre défense nationale.
[00:00:59] Karine Morin : Bienvenue à Stéfanie Von Hlatky. Il semble que notre conversation d'aujourd'hui soit extrêmement opportune, car nous enregistrons cet épisode à un moment où les médias font largement état de questions relatives à la souveraineté, à la défense, aux interventions militaires et, plus particulièrement, aux préoccupations concernant le Groenland.
[00:01:15] Vous êtes titulaire d'une Chaire de recherche du Canada sur la sécurité des genres et les forces armées, et en 2022, vous avez publié un ouvrage intitulé « Deploying Feminism: The role of gender in NATO military operations » (Déployer le féminisme : le rôle du genre dans les opérations militaires de l'OTAN). Pourrions-nous commencer par en savoir un peu plus sur ce qui vous a motivée à mener ce type de recherche? Comment ces intérêts de recherche ont-ils vu le jour?
[00:01:39] Stéfanie von Hlatky : Bien sûr, et merci beaucoup de m'accueillir. Les chercheur.euse.s de l'OTAN ne s'ennuient jamais ces jours-ci, et je suis donc très heureuse d'avoir l'occasion de discuter de ce qui se passe actuellement au sein de l'Alliance et, plus précisément, de la manière dont elle continue à mettre en œuvre le programme « Femmes, paix et sécurité ».
[00:02:00] Mes recherches ont donc commencé par la question suivante : pourquoi l'OTAN s'est-elle engagée dans la défense des femmes, de la paix et de la sécurité, car cela peut sembler étrange à première vue pour une alliance militaire? C'est donc dans le cadre de mes recherches plus générales sur l'OTAN et la coopération militaire que j'ai commencé à m'intéresser à ce parcours sur les femmes, la paix et la sécurité.
[00:02:27] J'ajouterai également que j'appelle depuis Kingston, car je travaille à l'université Queens, où la communauté militaire est importante. Ainsi, grâce à diverses interactions avec les forces armées, tant au niveau local que national, je me suis également beaucoup intéressée à la manière dont les forces armées interprètent les principes généraux, puis les mettent en œuvre à travers divers processus tels que la planification opérationnelle et le déploiement lors de missions.
[00:03:00] Karine Morin : Je ne peux pas imaginer qu'en tant que civile menant des recherches sur l'armée, cela ait été facile. Pourriez-vous nous parler un peu de votre approche de recherche, de votre méthodologie, de la manière dont vous avez trouvé les informations pertinentes dont vous avez besoin pour nous décrire et analyser ce qui se passe derrière ces portes qui semblent généralement fermées? Partagez donc un peu avec nous la manière dont vous menez ces recherches et trouvez ces informations.
[00:03:29] Stéfanie von Hlatky : Bien sûr, j'ai souvent ces discussions avec mes étudiant.e.s et mes collègues. L'expérience militaire ou le quotidien des Forces armées canadiennes peuvent sembler assez opaques, mais il existe une quantité surprenante de documents accessibles au public, qu'il s'agisse de politiques ou de directives militaires.
[00:03:49] Nous avons donc une équipe ici à Queens, je travaille en étroite collaboration avec certains de mes collègues du département, la Professeure Yolande Bouka et la Professeure Stéphanie Martel, et nous travaillons sur les femmes, la paix et la sécurité dans une perspective comparative, donc l'OTAN, l'Union africaine et [...]
[00:04:07] Notre principal domaine d'intérêt est l'analyse de documents politiques, mais nous complétons cela par des entretiens et des observations participantes. Il est essentiel d'apprendre le jargon. Ainsi, lorsque vous élaborez un questionnaire d'entretien, par exemple, il est très important de garder à l'esprit que vos questions doivent être accessibles à des personnes qui ne sont pas issues du milieu universitaire et que vous devez avoir une connaissance de base des professions militaires, des exigences en matière de formation, de la hiérarchie, etc. afin de pouvoir avoir une interaction vraiment fructueuse avec les personnes que vous allez interroger.
[00:04:50] J'ajouterai également que j'ai beaucoup appris en voyageant pour mener des recherches dans le contexte des quartiers généraux opérationnels, mais aussi sur le terrain, lors de missions et d'opérations, car il est essentiel de voir comment les personnes accomplissent leur travail au quotidien.
[00:05:10] Pour l'armée, cela ne concerne pas seulement la planification stratégique qui se déroule dans les grands quartiers généraux, mais aussi les contingents déployés, la nature de leurs missions et le type de conversations qu'ils ont au quotidien lorsqu'ils doivent mettre en œuvre les directives militaires de haut niveau. Je dirais donc que, du travail sur le terrain à l'apprentissage de la manière d'interviewer des acteurs militaires, il y a beaucoup de travail de préparation en amont.
[00:05:39] Karine Morin : Je souhaiterais revenir sur le travail de terrain. D'une part, j'imagine que vous disposez de militaires hautement qualifiés, et nous avons déjà entendu parler de journalistes, et maintenant vous indiquez que des chercheur.euses pourraient se trouver dans ces zones à certains moments.
[00:05:54] Pourriez-vous nous décrire à quoi cela ressemble, quel type de préparation cela nécessite, comment vous démontrez que vous êtes en mesure d'être dans cet espace à leurs côtés sans les gêner, sans leur faire courir un risque supplémentaire ou sans entraver leurs opérations? Pourriez-vous nous parler un peu de cette préparation et de ce que cela fait d'être là, aux côtés de nos troupes militaires?
[00:06:14] Stéfanie von Hlatky : Oui, absolument. Il est important de ne pas être une distraction ou une variable, c'est pourquoi la planification est essentielle, en particulier dans le contexte des missions et des opérations de l'OTAN, car il y a de nombreuses chaînes de commandement impliquées. Nous avons l'habitude de réfléchir aux exigences de notre propre université en matière de recherche.
[00:06:35] Il s'agit d'un processus éthique générique, et les risques doivent bien sûr être expliqués, mais il existe généralement des exigences supplémentaires lorsqu'on mène des recherches dans le domaine militaire. Les Forces armées canadiennes ont donc leur propre processus éthique qui vous permet d'interviewer des membres de l'armée canadienne et d'accéder aux bases ou aux sites sur le terrain.
[00:07:00] Imaginez qu'il s'agisse d'une opération de l'OTAN sous commandement canadien, mais sur une base américaine. Dans ce cas, vous devez obtenir l'accord de toutes ces autorités, qui peuvent avoir des exigences spécifiques concernant votre accès à ce site. Par exemple, certaines de mes excursions sur le terrain ont nécessité une formation préalable au déploiement, adaptée aux civils, mais qui vous permet d'acquérir certaines connaissances de base afin de ne pas constituer un obstacle ou une distraction, et de vous familiariser un peu avec les lieux. Cela m'a été très utile, j'ai pu suivre une partie de cette formation ici même à Kingston, car il y a une base des Forces canadiennes avant certains de ces voyages.
[00:07:45] Karine Morin : Je souhaiterais aborder votre ouvrage prochainement, car je le trouve particulièrement pertinent. Vous avez déjà évoqué la notion de femmes, paix et sécurité (FPS) et je voudrais m'assurer que nous comprenons bien d'où elle provient.
[00:07:55] Par exemple, j'ai vu une référence à ce sujet dans l'une des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Pourriez-vous d'abord nous présenter un peu le contexte des femmes, de la paix et de la sécurité en tant qu'engagement ou programme?
[00:08:07] Stéfanie von Hlatky : Oui. Nous venons de célébrer le 25e anniversaire de ce programme, c'est donc le moment idéal pour rappeler aux gens l'agenda politique international, mais aussi les engagements du Canada et leur lien avec les activités de l'OTAN.
[00:08:23] En 2000, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 1325, qui visait à accroître la visibilité et la participation des femmes dans toutes les activités des Nations unies, de la prévention des conflits à leur résolution, ce qui se traduisait parfois par des initiatives visant à accroître la participation des femmes aux opérations militaires.
[00:08:46] D'autres politiques mettent l'accent sur l'élaboration de mesures visant à garantir la prise en compte de la dimension de genre, en tenant compte du fait que les conflits ont des répercussions différentes sur les femmes et sur les garçons et les filles. Pour le Canada, c'est un domaine dans lequel le gouvernement canadien a acquis une grande expérience grâce à son outil d'analyse comparative entre les sexes plus pour l'élaboration des politiques.
[00:09:13] Cela cadrait donc déjà très bien avec la façon dont le Canada réfléchissait à ses priorités politiques et à l'allocation des ressources pour l'armée. Je pense qu'il a fallu un peu plus de temps pour intégrer véritablement cela comme une priorité de planification, mais il est certain que l'analyse comparative entre les sexes plus (note de l'auteur : GBA Plus signifie Gender-Based Analysis Plus) s'applique également à l'armée.
[00:09:31] De nouveaux postes ont été créés pour permettre de respecter les engagements pris, notamment ceux de conseillers en matière d'égalité des sexes et de points focaux pour l'égalité des sexes. Cela vaut pour les Forces armées canadiennes, mais aussi pour l'OTAN. Ainsi, au sein de l'OTAN, le programme « Femmes, paix et sécurité » a été adapté aux priorités de l'OTAN en 2007.
[00:09:55] La politique de l'OTAN en matière de femmes, de paix et de sécurité a été régulièrement mise à jour. La dernière mise à jour remonte à 2024, alors que l'OTAN célébrait son 75e anniversaire. Il s'agit donc, en effet, d'accroître la participation des femmes à toutes les activités de l'OTAN, mais aussi de réfléchir aux implications liées au genre dans la planification opérationnelle, les missions, les opérations et les activités
[00:10:24] Cela est particulièrement important au niveau tactique, lorsque l'OTAN peut être amenée à interagir directement avec les communautés d'accueil, mais cela est également pertinent aujourd'hui, où l'accent est davantage mis sur la dissuasion et la défense collective, car nous assistons à une concurrence acharnée entre les puissances et à une évolution vers des approches de défense de l'ensemble de la société, où la perspective culturelle, sociétale et de genre est essentielle à la défense collective.
[00:10:50] Karine Morin : À présent, je pense que vous avez déjà abordé une partie de votre livre « Déployer le féminisme : le rôle du genre dans les opérations militaires de l'OTAN ». Pourriez-vous nous donner un aperçu des questions de recherche que vous avez posées et des conclusions auxquelles vous êtes parvenue? Qu'avez-vous pu établir en abordant ce sujet dans son ensemble?
[00:11:10] Stéfanie von Hlatky : Oui, ce livre a été publié pour la première fois en 2022, puis j'ai récemment travaillé sur une édition anniversaire de « Deploying Feminism », qui est sortie en octobre 2025. L'objectif était de faire coïncider la publication de la deuxième édition de « Deploying Feminism » avec le 25e anniversaire de la résolution 1325.
[00:11:35] Bien entendu, lorsque j'ai effectué ces nombreuses mises à jour en 2023 et 2024, puis au début de l'année 2025, je ne m'attendais pas à ce que les femmes, la paix et la sécurité soient confrontées à un tel changement ou à un défi aussi important. Nous l'avons constaté de manière particulièrement aiguë aux États-Unis, où les femmes, la paix et la sécurité ont été directement attaquées par le secrétaire à la Défense ou le secrétaire à la Guerre, comme il aime à se nommer.
[00:12:02] Mais aussi ailleurs, où l'héritage politique des femmes, de la paix et de la sécurité a été plus difficile à assurer en termes de durabilité. Ainsi, parallèlement à la mise à jour des réalités opérationnelles de mes études de cas, qui portaient sur les opérations, les missions et les activités de l'OTAN dans les pays baltes, au Kosovo et en Iraq, afin de voir comment les acteurs militaires mettent en œuvre les femmes, la paix et la sécurité sur le terrain, vous avez également une dynamique changeante et une contestation politique croissante en arrière-plan.
[00:12:32] Je dois donc dire que depuis la première publication du livre en 2022 jusqu'à aujourd'hui, le volet politique de l'équation a considérablement évolué. Cela étant dit, et je pense que cela reflète l'une des principales conclusions du livre, l'OTAN fait preuve d'une grande résilience dans la manière dont elle aborde ses engagements politiques et les traduit en actions, car il est assez difficile d'obtenir le consensus des 32 États membres.
[00:13:02] Ainsi, une fois qu'un accord a été conclu, qu'il existe des bases solides et des ancrages politiques, l'ensemble du mécanisme poursuit son travail quotidien. Je dirais donc que malgré ce que nous entendons dans l'arène politique et les provocations de Trump à l'égard de l'OTAN sur tous les fronts, cela ne concerne pas seulement les femmes, la paix et la sécurité, mais touche au cœur même de tous les principes fondamentaux de l'OTAN, au quotidien, que ce soit au siège de l'OTAN ou dans le cadre de diverses missions, opérations et activités.
[00:13:35] Nous constatons que la machine poursuit son travail, et je dirais que les liens entre les armées, en particulier, ont cette qualité de résister et de perdurer grâce à la collaboration, malgré les nombreuses contestations politiques qui peuvent survenir à des niveaux supérieurs.
[00:13:54] Et puis, comme l'OTAN représente des alliés, il est très important que les États membres partageant les mêmes idées continuent à défendre les femmes, la paix et la sécurité, ainsi que d'autres priorités de l'OTAN qui sont des impératifs stratégiques et des valeurs fondamentales vraiment importants.
[00:14:10] Cela signifie parfois que l'on travaille au sein de coalitions plus restreintes, ce que l'on appelle parfois le minilatéralisme, plutôt que de rouvrir un très grand débat sur une politique. On se concentre alors sur des initiatives supplémentaires sur mesure que l'on peut continuer à faire avancer avec des États membres aussi engagés que le Canada en faveur des femmes, de la paix et de la sécurité. C'est ce que l'on observe actuellement sur toute une série d'enjeux, de la sécurité climatique aux femmes, à la paix et à la sécurité, en passant par la diplomatie et les activités militaires dans ce domaine.
[00:14:45] Karine Morin : Je pense que tout le monde a senti que les choses ne sont plus ce qu'elles étaient récemment, mais je souhaite tout de même revenir sur cette année 2022, lorsque le livre est sorti. À l'époque, il semble que votre évaluation était peut-être confiante quant à la possibilité de mettre en œuvre une telle doctrine, mais je serais tout de même curieuse d'en savoir un peu plus sur le type de tension qui pourrait exister entre l'interprétation militaire ou la mise en œuvre opérationnelle des femmes, de la paix et de la sécurité, et ce que cela pourrait signifier en dehors d'une alliance militaire.
[00:15:15] Quel type de tension existe-t-il dans la mise en œuvre opérationnelle de ce concept au sein d'une alliance militaire comme l'OTAN?
[00:15:23] Stéfanie von Hlatky : Cela nous ramène à la raison pour laquelle je me suis initialement intéressée à ce sujet, à savoir la tension entre le fait que les alliances militaires s'occupent de promouvoir l'égalité des sexes dans la sécurité internationale et l'intention politique derrière la défense de cette politique pour l'OTAN, qui est la reconnaissance du fait que lorsque les niveaux d'égalité des sexes sont plus élevés, les résultats en matière de sécurité sont plus durables.
[00:15:52] Cela permet donc à l'Alliance de mieux remplir sa mission fondamentale, qui est d'assurer la sécurité transatlantique. Il convient alors de se demander si c'est également l'interprétation que les acteurs militaires tirent du programme pour la paix et la sécurité des femmes.
[00:16:11] Dans une certaine mesure, il est certain que lorsqu'il s'agit d'accroître la participation des femmes, je pense que l'interprétation est assez cohérente. Je pense que cela devient un peu plus flou en ce qui concerne la manière dont l'égalité des sexes pourrait s'intégrer dans la planification opérationnelle et l'exécution des missions.
[00:16:31] L'un des arguments centraux du livre est donc qu'il existe une certaine distorsion des normes, car les acteurs militaires sont devenus prédominants dans l'interprétation des questions relatives aux femmes, à la paix et à la sécurité. Au niveau tactique, ils sont moins nombreux que les civils et beaucoup plus nombreux que les acteurs militaires, et ils se concentrent beaucoup sur la question de savoir si une certaine politique ou une directive militaire peut être directement pertinente pour l'exécution de tâches spécifiques dans le cadre d'une mission.
[00:17:00] Ce que l'on constate, et ce que le livre démontre à travers diverses études de cas, c'est un rétrécissement du champ d'action. Les acteurs militaires posent des questions telles que : « Comment le programme pour les femmes, la paix et la sécurité rend-il l'armée plus efficace? », ce qui, d'un point de vue féministe, est presque absurde.
[00:17:21] Je pense donc qu'il y a eu une évolution dans la compréhension des questions relatives aux femmes, à la paix et à la sécurité, et il y a certainement eu aussi des enseignements opérationnels. Ainsi, en Afghanistan, par exemple, les commandants sur le terrain ont rapidement compris qu'il fallait interagir avec l'ensemble de la société pour gagner les cœurs et les esprits et comprendre véritablement l'environnement opérationnel.
[00:17:42] Ces enseignements ont également été mis en pratique dans le cadre de l'opération de l'OTAN au Kosovo et de la KFOR. Il en va de même en Irak, pour la mission de l'OTAN qui consiste principalement à former les forces irakiennes et à conseiller le ministère irakien de la Défense.
[00:18:02] Il y a donc eu une évolution, et le livre le montre également. Par exemple, la KFOR est une mission de très longue date qui précède le programme « Femmes, paix et sécurité ». La situation en 1999, lorsque l'OTAN s'est engagée pour la première fois, a donc changé par rapport à ce qu'elle pourrait être aujourd'hui, et le programme « Femmes, paix et sécurité » a également évolué dans ce contexte.
[00:18:25] Je pense que le plus grand ajustement pour l'OTAN, et j'en parle dans le chapitre sur la présence avancée renforcée de l'OTAN, concerne les huit brigades sur le flanc est où l'OTAN envoie et prépositionne des troupes pour faire une démonstration de défense collective, et où de nombreux entraînements et exercices sont organisés pour renforcer réellement la dissuasion.
[00:18:47] Cette initiative a d'abord été lancée en réponse à l'annexion de la Crimée par la Russie, puis l'OTAN a redoublé d'efforts après 2022, après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine. C'est peut-être là que le plus grand progrès a été réalisé pour les femmes, la paix et la sécurité à l'OTAN, qui a reconnu qu'elle avait été très active et mené des opérations hors zone où il y avait beaucoup d'interactions centrées sur la population, pour passer à cet aspect plus stratégique de la dissuasion et à ce que cela signifie au quotidien et pour le maintien de la défense collective.
[00:19:21] Karine Morin : Je suis donc curieuse de savoir si vos intentions ou vos aspirations avec cette recherche étaient d'avoir un impact réel sur la politique de l'armée canadienne et/ou la politique de défense, et si le temps que vous avez consacré à ces enjeux semble, mis à part un récent revers, avoir évolué dans une direction prometteuse, si vous avez l'impact que vous auriez peut-être souhaité avoir ou qui vous motivait.
[00:19:48] Stéfanie von Hlatky : Je pense que le ministère de la Défense nationale et les Forces armées canadiennes ont manifesté beaucoup d'intérêt pour mon travail et je peux constater de manière très concrète l'impact que cela a eu sur les discussions relatives à la formation militaire.
[00:20:00] Le Canada est considéré comme un chef de file dans ce domaine et défend la cause des femmes, de la paix et de la sécurité au sein de l'OTAN. Il est donc toujours reconnu que la recherche fondée sur des données probantes est essentielle pour soutenir ces discussions politiques, qu'elles aient lieu au Canada ou à l'OTAN.
[00:20:18] J'ai également eu la chance de participer, et de participer encore, à la table ronde consultative de la société civile de l'OTAN sur les femmes, la paix et la sécurité, qui fournit des conseils au représentant spécial de l'OTAN pour les femmes, la paix et la sécurité. Le fait de pouvoir participer à cette table ronde constitue pour moi un moyen direct d'exercer une influence et de m'engager dans les politiques au Canada.
[00:20:42] J'ajouterais également qu'avec la création de nouveaux postes, tant au niveau national que dans le cadre des opérations déployées, de conseillers en matière d'égalité des sexes et de points focaux pour l'égalité des sexes, il existe également une volonté de collaborer avec des universitaires afin de déterminer la meilleure façon de fournir des preuves et des données pour éclairer l'analyse sexospécifique qui alimente la planification opérationnelle et l'exécution des missions.
[00:21:06] Je dirais donc que, sur plusieurs fronts, j'ai été agréablement surprise par le niveau élevé d'engagement des partenaires de la défense dans mon travail. Lorsque nous publions un livre, nous pensons toujours qu'il s'adressera principalement à un public universitaire, mais avec ce projet, je souhaitais vraiment toucher le monde de la politique et de la pratique militaire. C'est pourquoi j'ai choisi une série qui privilégie cet aspect chez Oxford University Press, à savoir la série Bridging the Gap.
[00:21:36] L'intention est donc peut-être de modérer le jargon universitaire et d'écrire le livre en gardant à l'esprit des recommandations politiques ou, dans mon cas, des recommandations pratiques pour l'armée.
[00:21:48] Karine Morin : Je me demande si vous pensez que votre contribution a également été quelque peu renforcée par le fait qu'au Canada, certaines femmes occupent des postes clés, telles que la générale Jennie Carignan qui occupe actuellement le poste de chef d'état-major de la Défense, et avant cela, Anita Anand était ministre de la Défense. Avez-vous constaté que ces femmes occupant des postes de direction avaient tendance à s'intéresser de manière claire et manifeste aux questions relatives aux femmes, à la paix et à la sécurité?
[00:22:15] Stéfanie von Hlatky : C'est une question délicate, car je dirais que ce n'est pas toujours le cas, ce n'est pas systématique, et nous l'avons constaté dans le contexte de l'OTAN, qui compte 32 États membres. Je ne veux pas faire de déclaration générale, mais il est certain que là où cela fait une grande différence, et certainement au Canada, les personnes que vous avez mentionnées ont su défendre les femmes, la paix et la sécurité de manière très concrète.
[00:22:37] Cependant, je dirais que pour le pays ou pour l'OTAN, ils mettront en avant ces exemples lorsqu'ils en auront, en particulier les exemples rares que vous avez mentionnés, comme le général Jennie Carignan, qui a également été la première femme commandant en Irak pour les opérations et les missions de l'OTAN dans ce pays.
[00:22:53] L'OTAN a pu mettre cela en avant, et c'était important car les femmes, la paix et la sécurité faisaient vraiment partie intégrante de la mission de l'OTAN en Irak, et c'est toujours le cas. Ainsi, lorsque vous interagissez avec le ministère irakien de la Défense ou ses forces de sécurité, et que vous affirmez, en tant qu'alliance, qu'il est essentiel d'accroître la participation des femmes à vos activités, à votre politique de défense et à vos académies militaires, il est préférable que votre équipe compte une forte représentation féminine, sinon vous risquez de perdre votre crédibilité ou votre légitimité.
[00:23:31] Je pense donc que l'engagement individuel des femmes a été absolument essentiel pour faire progresser la cause des femmes, de la paix et de la sécurité, mais cela revêt également une importance plus large pour les pays ou les organisations qui ont adopté un plan national sur les femmes, la paix et la sécurité, ou qui contribuent à des plans d'action régionaux, comme la politique de l'OTAN en matière de femmes, de paix et de sécurité.
[00:23:55] Lorsque l'on ne tient pas ses engagements et que l'on continue à défendre ces principes et ces objectifs politiques, cela sape l'ensemble du programme. Je pense donc que la représentation au plus haut niveau est importante et que l'engagement individuel des chefs de file est essentiel.
[00:24:11] Cela a également un effet plus large sur la légitimité de l'ensemble de l'organisation. Je dirais également qu'il est très important, compte tenu de la proportion de femmes dans les forces armées de l'OTAN et de leur représentation au plus haut niveau, que les hommes fassent preuve d'un leadership sensible à la dimension de genre.
[00:24:31] Cela fait donc partie intégrante de la politique de l'OTAN, cela est inclus dans la formation, et l'OTAN propose des séminaires aux chefs de file sur la manière d'incarner une é sensible au genre et un leadership réactif au genre.
[00:24:46] L'OTAN souhaite que cela soit considéré comme une responsabilité partagée par tous, mais pour revenir à votre question, il est très important que les femmes occupent des postes de direction, et le Canada a su se distinguer à cet égard en nommant une femme à la tête de l'état-major de la défense, le général Jennie Carignan.
[00:25:04] Karine Morin : Espérons donc que nous continuerons dans cette voie. Nous affirmons donc sans réserve qu'en 2025 et au début de 2026, nous nous concentrerons sur ces questions de sécurité et de défense. Si vous pouviez nous laisser une idée clé sur l'avenir de notre sécurité, que souhaiteriez-vous que nous gardions à l'esprit à ce stade?
[00:25:25] Stéfanie von Hlatky : Je pense donc qu'il est très tentant, à l'heure actuelle, de se concentrer uniquement sur les domaines où il existe une approche commune, et ce terrain semble se rétrécir en termes de ce qui pourrait être acceptable à défendre du point de vue d'une alliance. et je ne peux m'empêcher de repenser au dernier sommet de l'OTAN à La Haye, où la déclaration de l'OTAN se résumait à une poignée de points, alors que par le passé, lorsque l'OTAN publiait une déclaration après un sommet, celle-ci comportait une très longue liste de points, de priorités stratégiques et de domaines d'intérêt commun.
[00:26:07] Je pense donc que nous nous éloignons actuellement d'un ensemble de priorités audacieuses et diversifiées afin, pour être franc, de ne pas provoquer les États-Unis. Et ici, mon conseil serait de ne pas céder d'avance, car faire des compromis sur les priorités et les principes fondamentaux de l'OTAN conduit à faire des compromis dans d'autres domaines également.
[00:26:30] À l'heure où l'OTAN est confrontée à des défis d' s vraiment redoutables, liés à une concurrence plus aiguë entre les grandes puissances dans différentes régions, la cohésion de l'alliance est très importante, mais il s'agit d'une cohésion fortement ancrée dans un certain nombre de principes et d'impératifs stratégiques qui sont restés relativement stables au fil du temps.
[00:26:53] Donc, voir le nombre de domaines prioritaires se réduire à une poignée afin de ne pas contrarier les États-Unis, je ne pense pas que ce soit une stratégie gagnante. Je dirais donc de ne pas se plier d'avance et de continuer à donner la priorité à la cohésion de l'alliance, mais d'une manière qui respecte à la fois les principes et fasse progresser les impératifs stratégiques, car ils ne s'excluent pas mutuellement.
[00:27:19] Karine Morin : Eh bien, merci beaucoup de nous avoir fait part de toutes les informations que vous avez recueillies sur ce qui, comme nous l'avons dit, retient beaucoup l'attention des médias sans que nous comprenions vraiment ce qui se cache derrière cette alliance, certaines de ses politiques et ce qui semblait avoir progressé.
[00:27:35] Et comme vous le dites, je pense que nous aurions dû espérer que cette alliance continue d'être un pilier sur lequel nous pouvons compter pour maintenir la paix. Merci beaucoup, Stéfanie von Hlatky, pour cette conversation.
[00:27:46] Stéfanie von Hlatky : Merci.
[00:27:51] Karine Morin : Je remercie nos auditeurs et auditrices d'avoir écouté cet épisode du balado Voir Grand. Je tiens également à remercier sincèrement mon invitée, Stéfanie Von Hlatky, titulaire d'une Chaire de recherche du Canada sur la sécurité des genres et les forces armées.
[00:28:04] Je tiens également à remercier nos amis et partenaires du Conseil de recherches en sciences humaines qui contribuent à rendre ce balado possible. Enfin, merci à Cited Media pour son soutien dans la production du balado Voir Grand.
[00:28:20] Un nouvel épisode sera bientôt disponible, alors n'oubliez pas de nous suivre sur votre plateforme de balado préférée. À la prochaine!