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Introduction
Alors que le Canada cherche à affirmer son rôle comme chef de file en recherche et innovation, une question essentielle se pose : quelle place accorde-t-on à la recherche en français, particulièrement en dehors du Québec? Trop souvent ignorées, les communautés francophones en situation minoritaire jouent pourtant un rôle déterminant dans le développement du savoir, de la culture et de l’identité canadienne.
Dans l’épisode de ce mois-ci du balado Voir Grand, Karine Morin est accompagnée d’Émir Delic, Doyen des facultés et des études collégiales à l’Université Sainte-Anne. Ensemble, Karine et Émir se penchent sur la question de l’impact de la recherche hors Québec, ses défis, ses contributions et son potentiel pour l’avenir
À propos de l'invité
Émir Delic, Ph.D., a intégré le corps professoral du Département d’études françaises de l’Université Sainte-Anne en 2014. Il en a assumé la direction en 2020 avant d’occuper le poste de vice-doyen aux études universitaires entre 2021 et 2025.
Fort d’un parcours personnel et professionnel riche en contacts interculturels, il vit et respire la francophonie canadienne depuis plus de 25 ans. Le reflètent non seulement son quotidien et son enseignement, d’abord en Ontario français ensuite en Acadie, mais également ses travaux de recherche. Spécialiste des littératures francophones minoritaires du Canada, il s’intéresse tout particulièrement aux représentations de soi, individuelles et collectives, de sujets marginaux ou marginalisés, problématique à laquelle il a consacré de nombreuses publications savantes.
Dès son arrivée à la baie Sainte-Marie, il a mis à profit l’expérience polyvalente en enseignement, en recherche et en administration académique qu’il avait accumulée dans différents milieux universitaires (Waterloo, Saint-Jérôme, Nantes, Ottawa) de sorte à jouer un rôle moteur dans une variété de services à la collectivité. En tant que vice-doyen, il a facilité la planification curriculaire, l’implantation de nouvelles structures administratives et le développement de partenariats éducatifs, y compris le parcours novateur du double-diplôme Master FLE-B.Éd.
Son leadership mobilisateur, axé sur la collégialité, l’intégrité et la vision stratégique, est reconnu en dehors des cadres de l’Université, comme en témoignent ses engagements divers auprès d’agences gouvernementales et d’organisations régionales, nationales et internationales. Ainsi, entre 2014 et 2021, il a dirigé la collection « Francophone Canadian Literature and Culture » de l’ouvrage de référence numérique The Literary Encyclopedia (Londres); en 2022 et 2023, il a siégé au Comité d’évaluation du programme Dimension : équité, diversité et inclusion Canada; en 2025, il était vice-président du Réseau d’études canadiennes.
[00:00:06] Karine Morin : Alors que le Canada cherche à affirmer son rôle comme chef de file en recherche et innovation, une question essentielle se pose : quelle place accorde-t-on à la recherche en français, particulièrement en dehors du Québec?
[00:00:20] Trop souvent invisibilisées, les communautés francophones en situation minoritaire jouent pourtant un rôle déterminant dans le développement du savoir, de la culture et de l’identité canadienne.
[00:00:30] Je m’appelle Karine Morin, et je suis la Présidente et cheffe de la direction de la Fédération des sciences humaines. Pour cet épisode du balado Voir Grand, je suis en conversation avec Émir Delic, Doyen des facultés et des études collégiales à l’Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse.
[00:00:49] Ensemble, nous nous pencherons sur l’impact de la recherche francophone hors Québec, ses défis, ses contributions et son potentiel pour l’avenir.
[00:01:00] Émir Delic, bonjour. C'est un grand plaisir de vous recevoir pour ce balado Voir Grand. Je devrais dire à nos auditeurs et nos auditrices qu'on se connaît déjà un peu, puisqu'il y a quelques années, nous avons collaboré sur une initiative fédérale importante sur l'équité, la diversité et l'inclusion.
[00:01:19] Mais aujourd'hui, on se penche sur des questions un peu connexes, mais plutôt sur l'identité linguistique. Donc ma première question pour vous : qu'est-ce qui vous a amené vers un parcours académique en contexte francophone hors Québec? Y a-t-il une anecdote particulière que vous aimeriez partager?
[00:01:38] Émir Delic : Alors, merci beaucoup de m'accueillir aujourd'hui, ça me fait un grand plaisir d'être parmi vous aujourd'hui. Oui, alors à la fin de mes études secondaires, j'étais très divisé pour ce qui est de la poursuite de mes études et j'allais soit étudier les maths théoriques ou le français. Alors deux voix très différentes.
[00:02:00] Et ce qui m'a amené à choisir la voix des études françaises - qui était vraiment le début de mon parcours professionnel - était un concours de français provincial qui a été organisé à l'époque par l'Université de Waterloo. Cela était marquant pour moi sous plusieurs égards, non seulement ce concours m'a permis de rencontrer des professeur.e.s qui œuvraient eux-mêmes et elles-mêmes dans un milieu minoritaire, c'est à dire au sud de l'Ontario et en français.
[00:02:34] Mais aussi de me projeter dans un avenir qui me permettait de poursuivre mes études en français, parce qu'évidemment si j'avais fait l'autre choix, j'aurais étudié les maths théoriques aussi à l'Université de Waterloo, mais en anglais. Donc c'était vraiment un concours de circonstances, à bien des égards, qui m'a fait choisir un parcours d'études et après un parcours professionnel en français.
[00:03:00] Karine Morin : Et puis, une fois que ce choix a été fait, vous avez travaillé dans plusieurs contextes de la francophonie canadienne : d'abord en Ontario et, depuis quelques années, en Acadie.
[00:03:03] Y a-t-il un moment qui illustre ce qu'il faut comme disposition intellectuelle, professionnelle pour étudier, enseigner ou faire de la recherche en français à l'extérieur du Québec?
[00:03:27] Émir Delic : Je crois profondément qu'il faut être entouré - et s'entourer - de personnes qui partagent la même passion pour la francophonie et la cause francophone au Canada car il en découle, selon moi, une énergie vive qui nous porte et nous inspire.
[00:03:49] Alors à cette époque, nous étions plusieurs à nous préoccuper du fait qu'on soit à l'université, y compris au sein du syndicat étudiant qui a tenté de faire supprimer des exigences des compétences en français pour des postes au Conseil d'administration.
[00:04:05] Même si nous ne nous connaissions vraiment pas trop, nous étions tellement ralliés à notre cause, que nous nous sommes rapidement organisés afin de contrer cette démarche mal avisée. Fait curieux mais qui témoigne, je pense aussi, de l'importance de s'entourer de consœurs et de confrères en contexte franco-minoritaire.
[00:04:22] La quasi total totalité des membres de ce groupuscule à l'époque - on était une petite bande – est encore aujourd'hui actif, chacune et chacun à sa façon dans la francophonie canadienne.
[00:04:33] Bref comme le disait Homère, si ma mémoire est bonne, « le ciel associe toujours ceux qui se ressemblent. » Encore faut-il, quand on élit domicile dans une minorité franco-canadienne, se montrer disposé à accueillir, au jour le jour, le riche apport de cette affinité afin de voir fleurir notre engagement envers la francophonie et envers les études et la science en français en milieu minoritaire.
[00:05:00] Karine Morin: Donc, j’en viens un peu à demander, pour les étudiants particulièrement, selon vous, quel est ce défi de faire le choix de continuer de faire des études en français particulièrement hors Québec?
[00:05:38] Émir Delic : Je pense qu'il faut faire un choix très conscient parce que quand on le fait, et très souvent, quand on réfléchit à notre avenir, on réfléchit très souvent en fonction des débouchés, en fonction de la profession qu'on aimerait exercer à un certain moment.
[00:05:57] Et c'est un fait établi aujourd'hui que la variété des programmes en français, surtout hors Québec, est moindre. Donc, et je vous dirais, cette variété diminue au fur et à mesure qu'on avance dans nos études. C'est-à-dire dire, on a au sein des 22 institutions postsecondaires hors Québec, plusieurs offrent des programmes de premier cycle, un nombre plus petit offre des programmes de deuxième cycle, et un nombre encore plus petit offre des programmes de troisième cycle.
[00:06:33] Donc, il y a d'abord, je vous dirais la question de la disponibilité du programme d'études et je dois souligner ici quelque chose que j'entends parfois dans les milieux : « mais il y a toujours le Québec », « On peut toujours aller étudier au Québec. »
[00:06:48] Je vous dirais que c'est une fausse solution pour plusieurs personnes : il y a entre autres les défis que les personnes rencontrent quand elles arrivent au Québec, non seulement très loin du milieu familial, mais aussi une question d'insécurité linguistique qui est très souvent évoquée, qui n'est pas à sous-estimer.
[00:07:11] Donc, il y a la disponibilité des études, je vous dirais, mais il y a aussi le fait que beaucoup de personnes désirent rester dans leur milieu, et désirent rester engagées dans leur milieu. Et quand, par contre, vient le moment de prendre la décision difficile, ils choisissent tout simplement l'anglais parce que, justement, la voix de la formation n'est pas offerte.
[00:07:36] Karine Morin : Alors ça, c'était du point de vue du choix que font les étudiantes, les étudiants, si on se penche sur les chercheurs, les chercheuses, selon vous, quels sont les enjeux d’une carrière académique en français hors Québec?
[00:07:53] Et particulièrement par rapport aux possibilités en recherche, collaboration nationale ou internationale, reconnaissance, financement, comment se passent les choses pour les chercheuses et les chercheurs francophones hors Québec comme vous?
[00:08:08] Émir Delic : Alors l'un des points importants, l'un des moments importants qui pose un obstacle, on vient de l'évoquer tout à l'heure : c'est le passage entre le secondaire et le postsecondaire. Lorsqu'il arrive le moment de décider si comme jeune docteur ou jeune docteure, on veut travailler dans un milieu francophone minoritaire, il s'agit d'un choix très personnel.
[00:08:45] Premièrement, il y a la question de la disponibilité des postes. Donc, quand on pense au nombre d'institutions de langue française ou bilingue ou même de campus francophones qui sont disponibles et dans lesquelles on pourrait travailler, ils ne sont pas très, très nombreux.
[00:09:03] Il y a une partie des chercheurs qui décide aussi de travailler dans les institutions de langue anglaise, ce qui apporte aussi d'autres défis. Mais peu importe le milieu choisi, pour faire de la recherche à l'extérieur du Québec en français, il faut avoir des conditions favorables.
[00:09:23] Donc dans les établissements de langue française, si on a la chance de travailler dans une de ces institutions-là, ces institutions souffrent depuis des années d'un sous financement chronique et cela veut dire donc que lorsqu'il y a des déficits budgétaires, on compose très souvent avec une diminution de poste universitaire réguliers qui combinent donc recherche en enseignement et services à la collectivité et, par voie de conséquence, la relève en recherche finit par occuper des postes centrés sur l'enseignement, ce qui, du coup, mine notre capacité de recherche et du même coup, la vitalité de la recherche francophone.
[00:10:05] Une fois qu'une personne occupe un poste à temps plein dans une université à l'extérieur du Québec, d'autres défis se présentent. Il y a par exemple la diffusion des recherches en français.
[00:10:23] On sait très bien que les revues de langue anglaise sont généralement plus nombreuses, offrent une plus grande visibilité, disposent d'un réseau de diffusion plus étendu et sont dotées d'un facteur d'impact plus significatif.
[00:10:40] Donc, afin de se donner toutes les chances, plusieurs chercheurs francophones font le choix très conscient de publier en anglais. Si on pense ensuite aux occasions de financement, des défis semblables se présentent. On a la chance de depuis quelques années de pouvoir compter sur un service d'appui à la recherche en français qui est fourni par l'Acfas.
[00:11:06] Cela dit, ce service ponctuel ne résout qu'une partie du problème pour ces chercheurs-là. Pourquoi? Parce qu’une fois qu’arrive le moment d’évaluer ses demandes, il y a des critères qui sont utilisés qui, très souvent, ne tiennent pas compte suffisamment de la réalité des chercheurs de ces institutions.
[00:11:32] Le troisième facteur à considérer, c'est peut-être le dernier qui est très souvent considéré dans les occasions de financement, ce sont des occasions de former la relève en recherche. Donc, comme je l'ai mentionné tout à l'heure, il n'y a pas beaucoup d'institutions qui peuvent compter sur un grand nombre d'étudiants en cycle supérieur qui agissent à titre d'assistant de recherche que l'on peut former à la recherche.
[00:11:56] Et cela aussi est un facteur qui est très souvent considéré de façon défavorable au moment d'évaluer les demandes qui proviennent des chercheurs œuvrant en milieu minoritaire francophone. Alors je me limiterais à ces trois obstacles pour les chercheurs.
[00:12:14] Karine Morin : Et ce sont tous des obstacles de taille, très évidemment. Avant d'aller plus loin, on devrait quand même vous situer. Vous êtes à l'université Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse.
[00:12:26] Et je dois dire que moi, je connais cet établissement depuis seulement quelques années, alors que c'est un établissement qui a bien plus de 100 ans. Pouvez-vous nous dire un peu de ce qu'il en est de cette université au sein de l'Acadie, d'une communauté acadienne? Qu'est-ce qui la distingue d'autres établissements en Nouvelle-Écosse ou même d'établissements dans les autres provinces maritimes?
[00:12:45] Émir Delic : Alors quiconque pose un regard extérieur sur l'Université Sainte-Anne comme moi je le faisais d'ailleurs moi-même il y a une quinzaine d'années - c'est à dire quiconque n'est pas familier avec son histoire, sa mission ou ses installations - a l'impression qu'il s'agit d'une institution post-secondaires comme les autres on y forme des citoyens et citoyennes éclairé.e.s, prêts à intégrer le marché du travail ou à continuer leurs études, et on y crée et diffuse des savoirs à ceci près que cela se passe en français.
[00:13:15] Or, je peux vous dire là que les apparences sont trompeuses. Donc, pour se dire toute l'importance de la mission éducative de l'institution, je me permets de faire un petit détour historique : l'Université a été fondée en 1890 par une congrégation de pères Eudistes.
[00:13:35] Et elle était d'abord un collège classique, nommé le Collège Sainte-Anne. Et pendant plus de 70 ans, les Eudistes ont réussi à rester fidèles à leur mission initiale: c'est-à-dire protéger la langue et la foi comme le veut l'expression consacrée. Et pour ce faire, ils offraient aux Acadiens une formation rigide, certes, mais une formation, les outillant pour se délivrer de leur statut de paria.
[00:14:00] Et c'est vraiment le mot qui est employé dans un mémoire officiel présenté au gouvernement à la fin des années 60 - 1960 - quelques années avant que l'institution ne devienne publique, elle est devenue publique en 71.
[00:14:15] Et dans ce mémoire, on souligne qu'avant l'ouverture du Collège en 1890, les Acadiennes et Acadiens étaient absents des rangs des professions libérales, et on sait très bien que ce sont ces professions-là qui forment ce qu'on appelle l'élite d'une société.
[00:14:32] Autrement dit, avant la fondation du Collège, il n'y avait pas un seul médecin, pas un seul avocat, pas un seul enseignant qui a été entièrement formé en Nouvelle-Écosse de langue française, oui, les personnes étaient formées à l'extérieur et ils venaient s'installer en Nouvelle-Écosse. Donc outre cette mission éducative, l'Université Sainte-Anne, à l'instar d'autres établissements francophones de petite taille, est réellement un foyer de la vitalité de la communauté locale et régionale.
[00:15:06] Par exemple, notre campus principal, à Pointe-de-l'Église, fournit des espaces de vie et de socialisation primordiaux pour la communauté, donc, qu’il s'agisse de la piscine, du terrain de sport, de la patinoire, du théâtre, toutes ces infrastructures sont partagées avec la municipalité.
[00:15:22] En effet, il y a quelques mois, nous avons même signé une entente avec la municipalité pour devenir la première municipalité universitaire, pas ville universitaire, mais municipalité universitaire, afin d'approfondir la synergie que nous avons depuis des années entre nous et la communauté.
[00:15:42] Cette mission sociétale se traduit également par la présence de plusieurs campus, nous avons le campus principal situé à Pointe-de-l'Église, au bord de la mer, mais nous sommes aussi présents par le biais de campus satellites dans d'autres régions acadiennes de la province: donc, il y a un campus à Tusket, un campus à Halifax, un campus à Saint-Joseph-du-Moine et un autre à Petit-de-Grat.
[00:16:08] Karine Morin : Si vous pouvez donner un exemple entre ce lien : université, recherche, culture, communauté. Est-ce qu'il y a des exemples qui vous viennent à l'esprit pour y partager par rapport à cet alignement-là de recherche, culture et communauté?
[00:16:27] Émir Delic : Tout à fait, je pense que la recherche qui est faite dans les milieux minoritaires comme celui où est situé à l'Université Sainte-Anne, elle est primordiale à la fois pour la compréhension des milieux, parce que plusieurs de nos chercheurs travaillent, évidemment, dans les domaines de recherche d'intérêt pour les communautés, c'est à dire notre communauté locale, mais aussi mais aussi de façon générale, les communautés de langue française en situation minoritaire, mais ils travaillent aussi sur des recherches qui concernent le monde.
[00:17:06] Donc ce qu'il faut souligner à mon avis, c'est que la recherche qui est faite en français n'est pas assimilable à de la recherche faite en anglais puis traduite vers le français. Je pense que cet aspect est parfois négligé, parce qu'on semble oublier que maîtriser une autre langue, , ce n'est pas simplement maîtriser un autre mode de communication, c'est aussi, avant tout, à mon avis, intégrer une autre culture et par là, acquérir une autre façon d'appréhender la réalité, de percevoir le monde, de voir, de se percevoir
[00:17:41] Et voilà pourquoi il n'est pas du tout rare, je pense, que des polyglottes adoptent une personnalité légèrement différente selon la langue qu’ils parlent.
[00:17:49] Karine Morin : Donc de ce que vous venez de nous dire, pour vous, cette situation de l'éducation, ou de la recherche francophone minoritaire, qu'est-ce que le public, le grand public, qu'est-ce que de futures étudiantes ou étudiants doivent saisir et surtout, qu'est-ce que les décideurs politiques, provinciaux, ou fédéraux doivent retenir de l'importance qu'ont des établissements tels que celui de l'Université Sainte-Anne.
[00:18:19] Émir Delic : La recherche émanant des marges francophones n'est nullement marginale, tout au contraire, elle est centrale pour la compréhension du monde d’aujourd'hui. Pourquoi? Parce que pour moi, cette recherche joue un rôle essentiel dans l'épanouissement de la science au pays et donc dans l'avancement de notre société.
[00:18:41] Si je dois évoquer un seul aspect dans ce contexte, je soulignerai que les communautés francophones minoritaires recèlent des savoirs - et des savoirs précieux - sur les enjeux clés de notre état.
[00:18:59] Par exemple, une question d'une brûlante actualité de nos jours est de savoir comment persister dans des conditions de vie précaire, incertaine, comment maintenir un héritage ou une culture largement absente des espaces publics et traversée de tensions de toutes sortes telles qu'elles mettent en péril son existence, mais qui, dans le même souffle, sont à même de les amener à puiser dans les forces vives afin de persévérer, afin de s'adapter, afin d'évoluer.
[00:19:31] À bien des égards, les cultures francophones minoritaires du Canada, qui composent depuis très, très longtemps avec des rapports de force asymétriques, ont forgé des façons de faire, des façons d'être, des façons de vivre avec les autres ancrées dans la résilience.
[00:19:48] Ainsi, plus d'une culture diasporique, et plus d'une communauté fragilisée, quelle qu'elle soit, aurait des connaissances sur la résilience à puiser auprès des communautés minoritaires de la francophonie canadienne.
[00:20:03] Voilà, en amont, pourquoi la recherche émanant des marges franco-canadiennes s'avère précieuse. En effet, en plus d’être une pierre angulaire du projet d'atteindre l'égalité réelle des deux langues officielles du Canada, elle constitue une ressource abondante pour la société des savoirs et la vie intellectuelle au pays.
[00:20:26] Karine Morin : Tout ce que vous venez de dire me rappelle le travail qu'on a fait un peu ensemble lorsqu'on collaborait dans le contexte d'initiative sur des questions d'équité, de diversité, d'inclusion qui ne touchaient pas aux perspectives linguistiques.
[00:20:40] Mais selon vous, en quoi les barrières linguistiques structurelles ressemblent-elles ou diffèrent-elles des autres barrières liées aux facteurs identitaires?
[00:20:51] Émir Delic : C'est une question qui est très intéressante qui est aussi un peu délicate. Donc je vais, je vais essayer de peser mes mots autant que possible afin d'éviter des malentendus, mais c'est une très bonne question que vous posez.
[00:21:12] Alors je pense qu'il faut reconnaître qu'il y a des points de convergence et des points de divergence entre les initiatives qui visent spécifiquement les communautés francophones et minoritaires du Canada, et les groupes en quête d'équité.
[00:21:29] Donc, un rapprochement est possible, mais je pense que ce rapprochement se doit d'être analytique et contextuel dans le but d'être éclairant. Alors, pour ce qui est des points de convergence, il y a, pour commencer, bien sûr, le statut minoritaire qui repose sur des rapports asymétriques aux structures de pouvoir.
[00:21:51] Dans le même ordre d'idées, on pourrait songer à l'accès inégal aux services sociaux : qu'il s'agisse de l'éducation, de la santé, de la justice. On pourrait aussi invoquer dans le même contexte, la sous-représentation des membres et de ces divers groupes au sein des instances décisionnelles. Donc ça, c'est un premier point de convergence.
[00:22:12] Un deuxième point de convergence touche à mon sens, aux efforts de correction d'iniquité systémique, et cela par un recours aux instruments institutionnels, on pourrait songer ici aux cadres juridiques, aux différentes politiques, aux divers programmes ciblés.
[00:22:32] Un troisième point de convergence, et celui-ci, est vraiment intéressant à mon avis, c'est la question de l'intersectionnalité. Je pense pendant très, très longtemps, on ne pensait pas à l'intersectionnalité quand on se penchait sur les communautés minoritaires francophones du Canada, mais il y a vraiment des enjeux d'intersectionnalité.
[00:22:52] Pourquoi? Parce qu'on ignore parfois que ces communautés, c'est-à-dire les communautés francophones minoritaires du Canada, ne sont pas des ensembles homogènes, elles n'ont jamais été des ensembles homogènes.
[00:23:06] Donc il peut y avoir les gens qui vivent dans ces communautés-là qui ont plusieurs héritages, plusieurs appartenances. Il en va de même des groupes en quête d'équité, on peut appartenir à plusieurs groupes. Alors je dirais, il y a ces trois grands points de convergence quand on songe aux comparaisons.
[00:23:31] En ce qui touche les points de divergence, il faut aussi les souligner. Donc, un premier point de divergence, à mon avis, concerne la nature des critères ou des traits identitaires d'appartenance.
[00:23:40] De façon générale, les communautés francophones minoritaires sont définies par la langue et la culture, en revanche, l'appartenance à des groupes en quête d’équité repose très souvent sur des caractéristiques plus larges : donc on pense ici au sexe, à l'identité de genre et l'orientation sexuelle, à l'identité raciale ou ethnique, ou une situation de handicap.
[00:24:06] Un deuxième point de divergence a trait au statut constitutionnel particulier des groupes, c'est-à-dire des communautés francophones minoritaires. Ces communautés-là, comme on le sait, ont des droits collectifs institutionnels, on pense ici au bilinguisme officiel, on pense aux institutions qui leur sont propres.
[00:24:28] Par contre, en ce qui touche les groupes privés d'équité, exception faite des peuples autochtones, ces groupes, en fait, s'appuient surtout sur les droits de la personne. Ils ont rarement justement, hormis les peuples autochtones, des droits collectifs, et ils ne disposent pas vraiment d'institutions qui leur sont propres. Donc ça, c'est pour moi un deuxième point très important de divergence.
[00:24:53] Et le troisième point de divergence, et ici encore, les peuples autochtones forment une exception, c'est la dimension territoriale. Les communautés francophones minoritaires du Canada sont très souvent rattachées à un territoire doté d'un ancrage historique fort, même si ce territoire n'est pas clairement délimité, on ne peut jamais dessiner l'Acadie sur une carte, mais on sait très bien où se trouvent les différentes communautés acadiennes.
[00:25:23] En revanche, les groupes en quête d'équité sont toujours transversaux, on les trouve vraiment dans tous les territoires, dans toutes les communautés. Alors, si j'insiste sur ces divergences, c'est que, on peut par exemple appartenir à un groupe francophone minoritaire, mais sans appartenir à un des groupes privés d'équité.
[00:25:48] Maintenant, la raison pour laquelle j'ai tenu à émettre un petit mot d'avertissement, c'est qu'il y a toujours des risques, il y a des risques, mais aussi des avantages de ces rapprochements-là.
[00:26:04] Un grand risque, et je pense que celui qui fonde la réticence qu’ont certaines communautés francophones minoritaires au rapprochement c'est la réduction des communautés francophones minoritaires à un autre groupe privé d'équité. Donc ça, je pense, en fait, c'est une réticence fondée.
[00:26:28] Une autre dimension qui constitue, à mon avis, un risque de ces approchements-là, c'est l'acte de verser dans une espèce d'opposition et de concurrence entre groupes minoritaires. Cela dit, il ne faut pas sous-estimer les avantages des rapprochements. Ces rapprochements-là sont à même de nous permettre d'acquérir une meilleure compréhension des dynamiques inégalitaires
[00:26:57] Donc parce que ces différents groupes subissent, chacun à sa façon, les pressions de conformité que j'ai évoquées tout à l'heure, chaque groupe a développé certains outils qui leur sont propres pour s'affirmer, pour défendre leurs droits, pour être reconnus.
[00:27:21] Et il y a, je pense, lieu de partager ses connaissances afin de démanteler l'oppression systémique que ces groupes subissent de façon différente.
[00:27:33] Karine Morin : Je vois dans cette réponse très, très détaillée, et très délicate, et qui a là une longue et mûre réflexion sur une question qui était effectivement complexe et délicate et on en vient peut-être à conclure avec l'opportunité de nous transmettre une seule dernière idée pour notre public.
[00:27:57] Que devrait-on comprendre concernant l'importance des institutions francophones hors Québec pour l'avenir de la recherche au Canada, toute identité confondue, et non pas seulement pour les communautés francophones ou pour les communautés minoritaires, ou en quête d’équité pour le Canada dans toute son identité.
[00:28:17] Émir Delic : Au risque de me répéter, je dirais tout simplement que la recherche et les études, la formation qui a lieu dans les universités et les campus francophones œuvrant dans les milieux minoritaires, elle est capitale pour la compréhension du monde d'aujourd'hui et pour l'épanouissement de la science en français, tant au Canada qu'à l'international.
[00:28:43] Karine Morin : Eh bien, voilà bien dit et surtout merci, Émir Delic pour cette belle entrevue, ce bel entretien.
[00:28:50] Émir Delic : Merci beaucoup à vous
[00:28:58] Karine Morin : Merci d’avoir écouté le balado Voir Grand, et merci à notre invité, Émir Delic. Je remercie également nos amis et partenaires au Conseil de recherches en sciences humaines, et la société de production CitedMedia, sans qui ce balado ne serait possible.
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