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Introduction
Il se produit quelque chose de remarquable lorsque les espaces sont conçus pour être plus humains, lorsqu'ils sont accueillants, axés sur le bien-être et aménagés avec intention. Lorsqu'il y a du temps pour s'asseoir ensemble, peut-être autour d'un bon repas, et une ouverture qui donne davantage l'impression d'être accueilli chez quelqu'un que d'arriver dans un établissement d'enseignement.
Partout dans le pays, des centres d'études afro-américaines voient le jour et offrent ce type d'espaces. Ce sont des lieux où les études afro-américaines sont abordées avec attention, où l'histoire et le leadership sont abordés avec enthousiasme et où la vie intellectuelle est encouragée plutôt qu'imposée.
Cet esprit de joie s'invite dans le balado Voir Grand de ce mois-ci. Andrew B. Campbell se joint à Karine Morin pour une conversation sur le leadership noir à travers l'histoire, le pouvoir de créer des espaces universitaires expansifs plutôt qu'extractifs, et ce qui devient possible lorsque nous nous présentons non seulement comme des participants, mais aussi comme des alliés et des complices dans la poursuite de ce travail.
À propos de l'invité
Andrew B. Campbell est professeur adjoint, volet enseignement, en leadership pour la justice raciale dans la formation des enseignants dans le cadre du programme de maîtrise en enseignement de l'Institut d'études pédagogiques de l'Ontario (OISE) de l'Université de Toronto.
Il est coordinateur du programme Black Future Educators' Program (BFEP) et vient d'être nommé directeur du Centre for Black Studies in Education (CBSE).
Son travail exemplaire lui a valu de nombreuses récompenses, telles que le prix Black History Month Award 2024, décerné par la Jamaica Canadian Association; le prix 2022 Award for Excellence in Initial Teacher Education de l'Université de Toronto; le prix Distinguish African Caribbean Award 2021 de l'Association des anciens élèves africains de l'Université de Toronto, le prix Champion Educator Award 2021 de l'Ontario Alliance of Black School Educators (ONABSE), et bien d'autres encore.
Ses travaux universitaires et son enseignement sont axés sur la promotion de l'équité et du sentiment d'appartenance, l'affirmation de l'identité noire, le leadership éducatif, les enjeux relatifs aux personnes 2SLGBTQIA+, la formation des enseignants et la pédagogie et les pratiques des éducateurs noirs.
Il a participé à de nombreuses conférences et a donné de nombreuses présentations en tant que panéliste de marque, conférencier motivateur et animateur d'ateliers.
Il apprécie les gens, la cuisine, la mode, les voyages et rassembler sa communauté autour d'un bon repas.
[00:00:08] Karine Morin : Que ce soit dans les environnements d'apprentissage, les lieux de travail ou notre communauté, il est souvent évident qu'un espace a été conçu avec soin plutôt que simplement aménagé pour fonctionner. Au Center for Black Studies in Education, qui fait partie de l’Ontario Institute for Studies in Education (OISE), des chercheur.euse.s et des étudiant.e.s noir.e.s explorent la communauté et l'attention comme fondements de la recherche et de l'enseignement.
[00:00:33] Je m'appelle Karine Morin et je suis la Présidente et cheffe de la direction de la Fédération des sciences humaines. Je suis aujourd'hui en compagnie du Prof. Andrew B. Campbell, professeur adjoint en leadership pour la justice raciale dans la formation des enseignants à l'Université de Toronto, où il est directeur du centre. Nous parlerons de la création d'un espace universitaire noir façonné par la joie et la vie collective, ainsi que du pouvoir que recèle un tel travail.
[00:01:00] Karine Morin : Professeur Campbell, quel moment idéal pour avoir cette conversation, alors que votre travail à l'Ontario Institute for Studies in Education (OISE) de l'Université de Toronto est particulièrement pertinent et visible. Vous êtes responsable d'un nouveau centre d'études sur les personnes noires dans l'éducation, qui a organisé en juin dernier son deuxième symposium annuel sur l'éducation des personnes noires.
[00:01:22] Vous êtes chercheur, modérateur d'ateliers, bâtisseur communautaire, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du secteur postsecondaire. Mais au fond, vous vous décrivez comme un éducateur. Pourriez-vous nous dire ce qui vous a motivé à devenir éducateur, à poursuivre un doctorat à l'OISE et à être aujourd'hui le chef de file de ce centre?
[00:01:44] Andrew Campbell : Waouh, merci beaucoup, merci beaucoup. J'ai toujours voulu être éducateur, beaucoup d'entre nous ont cette histoire d'enfance, mon histoire d'enfance est que je veux être enseignant. J'ai toujours voulu être enseignant. J'ai eu de merveilleux enseignant.e.s pendant mon enfance, et je comprends de plus en plus le pouvoir d'avoir de grands exemples d'enseignant.e.s que l'on peut désirer devenir, et j'ai eu cela dès l'école primaire, ou ce que nous appelons l'école élémentaire au Canada, car je viens bien sûr de la Jamaïque.
[00:02:11] Cela a donc toujours été ma passion, je suis toujours resté dans ce domaine, et lorsque je me suis lancé dans l'enseignement et l'éducation, j'ai réalisé qu'il y avait tant d'autres domaines et endroits où je pouvais m'épanouir et où je pouvais faire des choses dans l'administration, dans des ateliers, dans l'évaluation des enseignant.e.s, dans la formation des enseignant.e.s, dans le développement des enseignant.e.s, dans le développement des parents.
[00:02:34] J'ai également beaucoup travaillé avec les parents, et donc pour moi, tout ce qui touche à l'éducation, à l'école, à l'intérieur et à l'extérieur de l'école, me passionne. Et grâce à mon désir et à mes rêves de faire ce que je veux faire, j'ai réalisé que pour atteindre certains objectifs, je devais évoluer.
[00:02:55] Le doctorat était donc pour moi une évolution naturelle, une étape supplémentaire pour faire ce que je veux faire, à savoir publier, être chercheur, écrire des livres et fréquenter certains cercles qui, dans un monde comme celui-ci, exigent des titres et des lettres après votre nom. Et c'est une réalité à laquelle nous devons parfois nous résigner : pour avoir accès à certaines tables et à certains espaces, nous devons posséder certaines qualifications.
[00:03:21] Pour moi, le poste de professeur était donc la prochaine étape, et je suis heureux de l'avoir fait car cela m'a permis, comme vous l'avez dit, d'accéder à des espaces tels que l'Université de Toronto, OISE et d'être directeur du Center for Black Studies in Education.
[00:03:34] Karine Morin : Pouvez nous dire en quoi consiste le Center for Black Studies in Education?
[00:03:39] Andrew Campbell : Pour moi, je le décrirais comme un point d'eau où nous venons pour nous abreuver, nous nourrir, nous éduquer, nous enrichir, et tout le monde est là. Le Centre est donc un espace pour tout le monde : universitaires, professeur.e.s, étudiant.e.s, personnel, et je tiens à souligner que le personnel aussi, et la communauté est un espace où nous pouvons être nous-mêmes, être nourri.e.s et nous investir dans la communauté de toutes les manières possibles.
[00:04:11] Cela inclut la recherche, les conférences, la programmation, les cours, les réunions et les discussions communautaires, la présence d'un.e aîné.e dans l'espace, la possibilité pour nos étudiant.e.s de venir nous voir pour une conversation en tête-à-tête, et cela inclut également la promotion de la joie des personnes noires.
[00:04:32] Nous avons eu des occasions où il s'agissait simplement d'un rassemblement pour être ensemble, et c'est donc la meilleure description du Centre, un point d'eau.
[00:04:41] Karine Morin : C'est une belle métaphore. Vous venez de nous en dire long sur ce qui se passe au Centre, mais j'aimerais revenir sur le deuxième symposium annuel sur l'éducation des Noir.e.s qui s'est tenu en janvier dernier.
[00:04:54] Qu'est-ce qui vous a marqué cette année? Qu'est-ce qui vous a semblé plus significatif lors de cette deuxième édition?
[00:04:59] Andrew Campbell : Ah, nous avons accueilli plus de monde, ce qui est important. Nous avons enregistré beaucoup plus d'inscriptions et beaucoup plus de participant.e.s. L'année dernière, nous en avons compté 253, et je pense que nous en avons environ 275 cette fois-ci, ce qui m'a marqué.
[00:05:15] Cela signifie donc que nous avons quelque chose dont la communauté a besoin. Nous offrons quelque chose que la communauté souhaite. Ce qui m'a également marqué, ce sont les thèmes. Bien sûr, j'ai participé à leur sélection, mais la manière dont les tables rondes ont abordé ces thèmes était très importante.
[00:05:34] Et je dois vous dire que lorsque nous sélectionnons les thèmes et que nous choisissons une modératrice ou un modérateur, nous leur demandons de prendre le relais. Je peux donc vous dire que je n'ai donné aucun document aux modérateur.trice.s. Je leur ai demandé de prendre le relais. Voici le thème : il s'agit des études afro-canadiennes dans l'éducation, de l'affirmation de la culture noire dans le milieu universitaire, de la liberté de rêver pour les éducateur.trice.s noir.e.s. À vous de jouer.
[00:06:04] Pour ma part, j'ai été vraiment satisfait de la direction prise par chaque table ronde dans la conversation. La deuxième chose qui m'a marqué, et à laquelle j'accorde toujours beaucoup d'importance, c'est la présence de la communauté dans cet espace. Je suis toujours ravi du niveau de connexion atteint lors de ces rassemblements.
[00:06:28] Parce que souvent, beaucoup d'entre nous, en tant que personnes noires, travaillons en vase clos. J'ai peut-être le plaisir et la chance d'être à l'OISE, où je fais partie du programme Black Future Educators Pathways, ce qui me permet d'interagir avec un certain nombre d'étudiant.e.s noir.e.s, ce qui est rare dans beaucoup d'endroits. J'ai également l'occasion d'interagir avec un certain nombre de professeur.e.s noir.e.s, car je ne suis pas le seul professeur noir à l'OISE.
[00:06:51] Nous avons un caucus noir de 13 membres, donc je comprends cela, mais il y a aussi des personnes qui viennent et qui sont seules, alors quand elles arrivent dans un espace comme celui-ci, elles sont naturellement impressionnées. Puis elles ont l'occasion d'interagir et de nouer des contacts, et pas seulement comme nous le concevons habituellement, c'est-à-dire « obtenir le nom et l'adresse électronique de quelqu'un pour pouvoir le rappeler ».
[00:07:18] Mais il s'agit de créer des liens et de nouer des relations. Et vous pouvez voir ces relations s'épanouir avec les invitations, les déjeuners et les discussions autour d'un café, et quelqu'un devient membre de la table ronde de quelqu'un d'autre, et quelqu'un me dit : « Dr A.B.C., je participe à cette table ronde parce que votre événement a été mon premier événement. »
[00:07:38] Et donc vous voyez cela, et cela me touche vraiment parce que j'ai l'impression que nous nous nourrissons mutuellement, et c'est ce dont nous avons besoin. Beaucoup d'entre nous viennent dans ces espaces, nous sommes un peu mis au défi et parfois nous nous sentons vides. Donc, quitter ces espaces en se sentant comblé.e, comme si on vous avait nourri, est pour moi une grande victoire.
[00:08:00] Karine Morin : Encore une fois, je suis frappée par le fait que vous utilisiez un peu le même thème de l'apport. Je pense que vous versez l'eau dans ce point d'eau où tout le monde peut se rassembler.
[00:08:08] Andrew Campbell : Oui.
[00:08:09] Karine Morin : La communauté est donc clairement très importante, et vous venez de faire allusion au fait d'être à Toronto, à l'OISE. Il y a une communauté près de chez vous, mais vous faites également référence à des personnes qui n'ont pas cette expérience.
[00:08:23] Des personnes qui seront plus éloignées de Toronto, à travers le Canada. Comment envisagez-vous non seulement de créer une communauté, mais aussi d'assurer sa durabilité à travers différentes instances, différentes institutions? Comment cela se manifeste-t-il à travers le travail du centre?
[00:08:38] Andrew Campbell : Nous devons être intentionnels. C'est mon mot, intentionnels. Que voulez-vous faire? Et ensuite, soyez très clair : que voulez-vous faire, puis décidez comment vous allez le faire. L'un des enjeux que nous rencontrons, et auquel beaucoup d'entre nous sont confrontés dans les institutions, est que nous avons ce que nous voulons faire, mais souvent, cela est coopté, souvent cela est dilué lorsque vous devez gravir les échelons, traverser les échelons et emprunter différentes voies.
[00:09:07] Pour moi, être très clair, intentionnel et délibéré dans la manière dont nous voulons former une communauté et collaborer est quelque chose qui doit être mûrement réfléchi, et je pense que c'est ce que nous faisons. Je ne dirais pas que nous y sommes parvenus, mais nous y travaillons et nous le faisons bien jusqu'à présent.
[00:09:29] Laissez-moi vous donner un exemple. Cela consiste à faire participer les autres, à bouleverser l'idée de contrôle d'accès, à bouleverser l'idée que vous devriez être le/la seul.e. Je sais que c'est courant d'entendre des personnes noires dire : « Je suis le/la seul.e », « Je suis le/la premier.ère ». Je veux créer une communauté si forte que l'idée que « je suis le/la seul.e » ou « je suis le/la premier.ère » appartienne au passé.
[00:09:58] Et c'est pourquoi, chaque fois que je vois un nouveau centre apparaître quelque part ou une nouvelle université créer un centre, je suis aux anges. Je me souviens quand j'ai reçu l'invitation de, c'était l'université de Windsor qui ouvrait son centre, j'étais aux anges. Je me souviens quand le Conseil d'administration du district de Toronto a ouvert son Black Center for Excellence.
[00:10:20] Puis, il y a quelques années, j'ai réalisé que le conseil scolaire du district de Peel avait ouvert son centre. Il y a donc de la place pour nous tou.te.s, et nous devons réfléchir à la manière dont nous établissons des liens. Il y a quelque chose de magnifique lorsque vous venez à nos événements à l'OISE, en particulier au symposium : vous pouvez identifier les acteur.rice.s, pour ainsi dire, de tous ces centres dans l'espace.
[00:10:45] Beaucoup de gens font des choses et ils les font seuls, mais parfois, il faut se rendre compte qu'il y a de l'aide à portée de main. Je dis toujours aux gens que je viens d'une église pentecôtiste. J'adore les solistes, j'adore les solistes, mais il n'y a rien de plus puissant que lorsque le chœur entre en scène, que vous entendez la soprano, puis l'alto, et tout à coup, le ténor.
[00:11:11] Cela me comble, car ce n'est pas seulement une voix, une voix est puissante, mais ooh, quand la soprano entre en scène, c'est magique. Je sais donc qu'il y a de la force dans le nombre, il y a aussi de la clarté dans le nombre, et il y a aussi du pouvoir dans le nombre. Pour moi, la communauté est donc essentielle, nous nous investissons dans la communauté et nous permettons à la communauté de s'investir en nous. Et je ressens les deux, à chaque fois.
[00:11:40] Karine Morin : Vous faites appel à tous vos sens dans cette conversation.
[00:11:43] Andrew Campbell : Oui, c'est l'enseignant en moi qui parle, souvenez-vous-en.
[00:11:47] Karine Morin : Je vois mieux maintenant. Une chose dont nous avons juste entendu parler brièvement, et sur laquelle j'aimerais que vous vous étendiez davantage, c'est qu'outre les bourses d'études, vous accordez également beaucoup d'importance aux soins et à l'autosoin.
[00:12:01] Qu'est-ce qui a inspiré cette pratique? D'où vient-elle? Et qu'essayez-vous d'accomplir en mettant l'accent sur les soins et les soins personnels?
[00:12:10] Andrew Campbell : Je vais utiliser une phrase que j'ai commencé à utiliser il y a environ six ans, et qui était : « Je dois être suffisamment bien pour être suffisamment bon ». Je l'ai répétée dans beaucoup de mes ateliers, discours, conférences et conversations, parce qu'on a tellement de choses à faire et qu'on en fait tellement, et j'ai souvent vu des gens qui doivent en faire trop, deux fois plus, être partout, être tout pour tout le monde, parfois parce qu'on veut faire partie d'une communauté.
[00:12:50] Nous voulons que notre communauté s'agrandisse, mais nous ne sommes pas assez nombreux pour y parvenir. Je suis sûr que vous avez entendu parler de l'un des défis auxquels nous sommes confrontés en tant que personnes noires au sein de ces institutions : nous sommes toujours, comme vous l'avez dit, très limités, nous ne sommes que deux. Ainsi, pour tout ce qui touche à la culture noire, on fait appel à nous.
[00:13:09] Et si nous ne faisons pas attention, cela devient un fardeau, le travail devient un fardeau, il n'y a plus de joie. Et donc, afin de préserver cette joie dans le travail, nous devons prendre soin de nous-mêmes. Et donc, pour moi, je suis très intentionnel, je ne dis pas que je suis génial, mais je suis plutôt bon.
[00:13:30] Je suis plutôt bon. Je réponds aux e-mails avec respect, mais j'ajoute toujours le hashtag « capacité ». J'utilise littéralement « #capacité » parce que je veux qu'ils ou elles sachent que je dis non, non pas parce que je ne veux pas, mais parce que je suis saturé, que j'ai atteint ma capacité maximale, et il faut savoir le dire. Je suis sûr que vous avez déjà entendu des gens dire que savoir dire non est une compétence, que c'est une réponse complète.
[00:13:59] Nous disons ces choses, mais nous ne les mettons pas en pratique. Parce que souvent, en particulier en tant que personnes noires, nous avons peur que si nous ne mettons pas nos paroles en pratique, si nous ne levons pas la main, si nous ne disons pas oui, on ne nous demandera plus rien, nous ne serons pas sélectionné.e.s, nous ne serons pas mis.es en candidature, nous ne serons pas choisi.e.s, nous ne serons pas invité.e.s, nous ne serons pas inclus.es, nous ne ressentirons pas un sentiment d'appartenance, et c'est un risque. Et j'utilise le mot « risque » intentionnellement, car je dois le prendre pour pouvoir me préserver. Je veux être suffisamment bien pour être suffisamment bon.
[00:14:36] Karine Morin : Nous pourrions tous utiliser ce mantra, alors merci beaucoup. Vous venez d'énumérer de nombreuses formes de défis auxquels sont confrontés les personnes noires dans nos espaces éducatifs. Comment voyez-vous les étudiant.e.s et les professeur.e.s noir.e.s réagir à ces défis?
[00:14:54] Comment remodèlent-ils les environnements d'apprentissage à l'heure actuelle? Peut-être si vous repensez à quel point cela diffère, disons, d'il y a dix ans. Comment l'espace éducatif noir est-il redéfini et transformé par cette génération de professeur.e.s et d'étudiant.e.s?
[00:15:12] Andrew Campbell : La première chose que je voudrais dire, cependant, c'est qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Bon nombre des défis, le racisme anti-Noir.e.s, le racisme envers les Noir.e.s que nous observons, existent depuis des décennies, n'est-ce pas? Depuis des années.
[00:15:25] Et je dois rendre hommage et honorer ceux qui nous ont précédés. Quand je parle de celles et ceux qui nous ont précédés, vous savez, j'ai une imagination très fertile, je regarde en ce moment même, les yeux fermés, je regarde l'histoire d'Harriet Tubman et je la vois avec sa lanterne ou son fusil. Oh, je viens de ressentir cela à l'instant.
[00:15:44] Je regarde Rosa Parks et je la vois assise dans le bus, refusant de céder sa place, je regarde Viola Desmond et je la vois au théâtre, et je regarde, et je regarde, et je regarde loin en arrière.
[00:15:56] Je regarde même bien au-delà, vers nos ancêtres, et je vois celles et ceux qui s'enfuient, je vois celles et ceux qui ont décidé de sauter par-dessus bord, préférant la mort plutôt que de travailler dans une plantation. Et je regarde de plus près les années 60, 50 et 70, les personnes qui sont encore en vie aujourd'hui, les Jean Augustine, les personnes qui les ont précédées.
[00:16:18] Je regarde même l'OISE et je vois les professeur.e.s plus âgé.e.s qui ont fait le travail, le professeur George Dei, Ann Lopez, [...], les personnes qui m'ont précédé. Je suis nouveau, je suis jeune dans ce domaine, pour ainsi dire, et je veux donc établir cela.
[00:16:35] Nous tirons donc les leçons du passé, nous tirons la sagesse du passé, mais laissez-moi vous dire ceci : il existe également de nouvelles stratégies, il existe également de nouvelles opportunités. Laissez-moi vous donner un exemple : nous n'avons jamais eu les réseaux sociaux pour les utiliser comme nous pouvons le faire aujourd'hui. Le centre est visible et le travail est visible grâce aux réseaux sociaux. Je suis très présent sur les réseaux sociaux, car les gens ont besoin de savoir ce que vous faites.
[00:17:05] Donc, quand je parle au début d'un « point de rassemblement », voici une astuce : comment dire aux gens de venir se rassembler, qu'il y a de l'eau? Et cela fait partie de notre travail : utiliser les réseaux sociaux pour dire aux gens qu'il y a un centre ici, qu'il y a de l'eau, que des gens se rassemblent, que des personnes noires font quelque chose, venez nous rejoindre.
[00:17:29] Nous disposons donc de cet outil, et permettez-moi d'aller plus loin : les jeunes viennent désormais au centre avec des idées incroyables, des idées auxquelles je n'avais même jamais pensé.
[00:17:46] Et même moi, je me dis : « Waouh, je n'avais jamais pensé à ça ». Même dans leurs écrits, ils ou elles écrivent des histoires qui doivent être racontées, et ils ou elles les écrivent d'une manière différente, créative et nouvelle, et c'est tout simplement magique. Nous avons donc bon espoir. On ne peut pas faire ce travail sans espoir, nous sommes fondés sur l'espoir, nous sommes pour ainsi dire submergés d'espoir. Et c'est ce qui nous maintient en vie, ce qui nous procure de la joie.
[00:18:16] Karine Morin : Vous parliez d'espoir et j'allais dire que j'entends souvent parler de joie, et vous venez justement de mentionner la joie. Parlez-nous de la joie dans l'enseignement, de la joie dans l'apprentissage et de la façon dont cela est devenu si important dans les espaces où nous parlons de l'éducation des Noir.e.s, alors que cela n'est pas aussi important ailleurs. Parlez-nous davantage de la joie.
[00:18:36] Andrew Campbell : Je vais vous dire ce que je veux dire à propos de la joie. Le week-end dernier, et tout est lié, le week-end dernier, j'étais à Ottawa du jeudi au samedi pour le National Black Queer Gathering, une salle remplie de personnes noires queer discutant de ce qui est le mieux pour elles. Et où elles veulent aller ensuite.
[00:19:00] La joie faisait partie de la conversation et on m'a demandé d'animer cet événement de trois jours, une grande responsabilité que j'ai acceptée avec beaucoup d'honneur. Et j'ai partagé quelque chose avec l'assemblée, je lui ai rappelé, dans un moment de pause, que la joie noire n'est pas l'absence de luttes et de chagrin.
[00:19:23] Ce n'est pas seulement un moment agréable et joyeux. Quand on parle de joie noire, il ne s'agit pas de « s'habiller et d'aller prendre un brunch », ce qui est agréable et que nous adorons, mais la joie noire, c'est « malgré tout ». Donc, si vous me demandez en ce moment même si tout est génial, joyeux et plein d'entrain au centre, je vous répondrai que non. Je vous dirai qu'il y a des défis à relever en matière de racisme envers les Noir.e.s au sein de l'institution.
[00:19:46] Je pourrais vous raconter des tonnes d'histoires où moi-même, même en ce moment, j'ai été confronté à des défis liés au racisme envers les Noir.e.s au sein de l'institution OISE. Je pourrais vous parler de la réflexion excessive, du financement et des ressources. Je pourrais vous parler du niveau d'intentionnalité avec lequel nous devons travailler, ou avec lequel je dois travailler, pour m'assurer que je ne suis pas symbolique, que je ne suis pas le symbole, que je ne deviens pas le super symbole.
[00:20:13] Et donc, toutes ces choses se produisent, mais la joie noire est là malgré tout. Je peux donc me lever le matin et être conscient de ce qui se passe. Je suis conscient d'un e-mail qui me fait me sentir menacé. Mais à ce moment-là, je me rends également à l'OISE, je me rends à une réunion de recherche, je me rends à une réunion, je me rends à une séance de planification, je me rends à quelque chose, et je suis plein de joie.
[00:20:44] Je dis toujours aux jeunes : lorsque vous entendez ce que nous appelons les « Negro Spirituals » et que vous voyez ces chansons, et que vous voyez ces vieilles vidéos de nos ancêtres travaillant dans les champs et chantant, ce n'est pas un moment heureux : c'est un moment malgré tout, c'est un moment indépendamment de tout, c'est un moment de guérison, c'est un moment qui dit : « nous vaincrons, nous serons ici ». Et cela nous procure une joie intérieure. Pour moi, la joie noire est si puissante que nous la ressentons parce qu'elle nous soutient.
[00:21:20] Karine Morin : Merci pour cela, je comprends ce que vous voulez dire.
[00:21:25] Andrew Campbell : Merci.
[00:21:26] Karine Morin : Nous sommes nombreux, parmi les enseignant.e.s et les étudiant.e.s non racisé.e.s, à vouloir soutenir ces efforts. Comment ce soutien peut-il être significatif? Que pouvons-nous faire, nous, enseignant.e.s, étudiant.e.s et autres personnes non racisées, pour soutenir cet effort?
[00:21:47] Andrew Campbell : Soyez un peu plus conscient.e.s. Ne nous imposez pas, à nous les personnes noires, la charge de vous dire quoi faire, regardez autour de vous et voyez ce qui doit être fait. Je me souviens que quand j'étais enfant, le samedi, nous rangions la maison, vous savez, le samedi, c'est le jour du ménage chez nous, et votre mère vous appelle à l'intérieur et vous dit : « Andrew, viens m'aider à faire ça. » Et je répondais : « Maman, quoi? Je dois faire quoi? » Et elle me disait : « Regarde autour de toi et décide ce qu'il y a à faire. »
[00:22:13] Et immédiatement, je répondais : « D'accord, il faut faire la vaisselle, je peux dépoussiérer les meubles, faire le lit ou nettoyer les chaussures. » Il ne m'a littéralement rien coûté de regarder autour de moi pour comprendre ce qu'il fallait faire. Et je veux dire cela à tou.te.s nos allié.e.s, à nos complices et à tout le monde : regardez autour de vous.
[00:22:34] Vous n'avez pas besoin d'essayer de déchiffrer ce qu'il faut faire, et quand vous voyez ce qu'il faut faire, vous passez à la deuxième étape : décider ce que vous avez à offrir. Nous n'avons pas tous la même chose à offrir. Certains d'entre nous peuvent offrir un financement, d'autres peuvent offrir des récompenses. Certains d'entre nous peuvent offrir un espace, pensez à ces tables rondes où les personnes noires disent qu'ils ou elles n'ont pas accès à ces tables. C'est simple, il suffit de tirer une chaise et de dire : « Oh, cette chaise est réservée au Dr A. B. C. ». C'est aussi simple que cela.
[00:23:06] Il s'agit d'être présent dans ces comités et ces Conseils d'administration, de regarder autour de soi et de se rendre compte : « Oh, ce Conseil d'administration manque de représentation », et de dire au Conseil d'administration, avec le niveau de courage moral nécessaire et indispensable pour dire au Conseil d'administration : « Nous devons remédier à cela ».
[00:23:25] Quelqu'un doit dire : « Nous devons régler ce problème », afin que l'année prochaine, dans les prochains mois, lorsque nous recruterons des membres pour le Conseil d'administration ou les comités, nous sachions exactement quel type nous recherchons, et que nous ne recherchions pas la similitude. Cela doit être fait de manière intentionnelle. Et je pense que c'est ce qui nous fait défaut : un manque de courage moral, un manque d'intentionnalité.
[00:23:49] Et enfin, la troisième chose que je voudrais dire, c'est d'utiliser votre pouvoir, votre position et votre autorité pour faire avancer les choses. Beaucoup d'entre nous ont beaucoup plus de pouvoir et de privilèges qu'ils ne le laissent paraître, et je tiens à le dire. Je me souviens du jour où j'ai pris conscience que je jouissais d'un certain niveau de pouvoir et de privilèges.
[00:24:13] Le jour où j'ai réalisé que j'avais le pouvoir de choisir les personnes qui participeraient aux tables rondes et prendraient la parole au micro, qui ai-je mis en avant? Qui sont les faits saillants? Le jour où j'ai réalisé que je faisais parti d'un comité de recrutement. À quoi cela ressemblait-il? Le jour où j'ai réalisé que j'avais un doctorat et que les gens m'ouvriraient la porte. Qui est-ce que j'autorise à me suivre à travers une porte ouverte?
[00:24:37] Alors, arrêtez de réfléchir lorsque des personnes racisées et des personnes noires vous demandent de faire quelque chose, car ce n'est pas un geste grandiose que nous vous demandons. Parfois, il s'agit littéralement de tirer une chaise. Parfois, il s'agit simplement d'écouter ces personnes. Parfois, il s'agit simplement d'apporter une contribution à une cause louable qui va enrichir un espace. Il y a donc quelque chose que nous pouvons tous faire, alors faisons-le.
[00:25:06] Karine Morin : Si nous le faisons, à quoi pourrait ressembler le système éducatif canadien dans dix ans, en 2036, si nous avons tous fait notre part?
[00:25:17] Andrew Campbell : Dans dix ans, je vais partir de là où j'en suis, de ce sur quoi je me concentre ces derniers temps. Dans dix ans, notre programme scolaire devrait être absolument pertinent sur le plan culturel, responsable et garant de la durabilité.
[00:25:32] Il devrait ressembler aux enfants qui sont dans la salle, il devrait raconter leur histoire, la lutte pour être vu devrait être terminée. Les livres que nous utilisons, les tablettes, la technologie, tout cela raconte clairement toutes nos histoires. Les espaces physiques devraient raconter nos histoires. Je me demande même si, dans dix ans, nous aurons encore besoin d'un centre.
[00:25:59] C'est peut-être quelque chose à laquelle je devrais réfléchir : aurons-nous besoin d'un centre dans dix ans, un lieu de rencontre spécifique pour les personnes noires? Ou bien tous les lieux de rencontre du bâtiment sont-ils destinés à tout le monde et tout le monde peut-il aller boire à n'importe quel point d'eau de l'OISE et se sentir en sécurité, rassasié, inclus, avoir un sentiment d'appartenance, se sentir digne et valorisé à n'importe quel point d'eau?
[00:26:33] Imaginez pouvoir aller partout et vous sentir à votre place, non pas parce que vous vous battez pour y être, mais parce que vous y êtes invité.e, car vous savez que lorsque quelqu'un vous invite dans un espace, celui-ci est préparé pour vous.
[00:26:51] J'aime recevoir, et quand je reçois des gens, quand j'invite des gens chez moi, c'est très intentionnel. Je sais ce que vous aimez, je sais à quoi vous êtes allergique, je connais vos préférences, je sais à quel point je peux épicer le curry de chèvre en fonction des personnes que j'ai invitées.
[00:27:08] Imaginez que je vous invite chez moi et que vous me disiez que vous ne supportez pas le poivre, alors que je viens de préparer ce curry de chèvre, donc du poivre, vous ne pouvez pas en profiter. Ce n'est pas une invitation. Je ne sais pas comment l'appeler, je n'ai pas les mots pour le décrire aujourd'hui, mais ce n'est pas une invitation, car si je vous invite chez moi, je veux m'assurer d'être prêt à faire en sorte que lorsque vous quitterez ma maison, vous n'ayez qu'une seule pensée en tête : quand recevrai-je la prochaine invitation? Car je ne vous offre pas seulement un bon repas, je vous offre quelque chose à emporter.
[00:27:40] Karine Morin : Certains invité.e.s très chanceux.euses ont droit à un traitement très spécial, je crois. Merci beaucoup, Professeur A. B. C., Andrew B. Campbell. Ce fut un plaisir. Merci pour cette merveilleuse conversation.
[00:27:53] Andrew Campbell : Oh, merci.
[00:28:00] Karine Morin : Je remercie notre public d'avoir écouté cet épisode du balado Voir Grand. Je remercie également très sincèrement mon invité, le Professeur Andrew B. Campbell, professeur adjoint, volet enseignement, en leadership pour la justice raciale dans la formation des enseignants à l'Institut d'études pédagogiques de l'Ontario de l'Université de Toronto.
[00:28:19] Je tiens également à remercier nos amis et partenaires du Conseil de recherches en sciences humaines qui contribuent à rendre ce balado possible. Enfin, merci à CitedMedia pour son soutien dans la production du balado Voir Grand. De nouveaux épisodes sont publiés chaque mois, alors n'hésitez pas à nous suivre sur votre plateforme de balado préférée