Trouver la joie dans un monde en crise

Balado
29 mai 2026

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Introduction | À propos de l'invité | À propos de l'essai | Retranscription | Suivez nous

 

Introduction

Comment continuer à vivre, à espérer, à aimer alors que notre époque semble entrer dans une suite de crises climatiques, sociales, politiques et humaines? Nicolas Langelier, journaliste, chroniqueur et éditeur et fondateur de l’entreprise sociale Atelier10, se joint à Karine Morin pour discuter de son plus récent essai, Ce qu’on trouve dans la cendre : Méditations sur le sens et le courage dans un monde en effondrement.

À propos de l'invité

Photo de Nicolas LanglierNicolas Langelier est le rédacteur en chef de Nouveau Projet et le directeur d’Atelier 10, qu’il a tous les deux fondés. À titre de journaliste ou d’éditeur, il a été finaliste à plusieurs reprises aux Prix du magazine canadien, aux Grands prix du journaliste indépendant, et à d’autres prix d’excellence. Son roman Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles (Boréal) a été finaliste au Prix des libraires du Québec en 2011. Il est né en 1973 dans l'est de Montréal.

 

 

 

 

À propos de l'essai

Titre

Ce qu’on trouve dans la cendre : Méditations sur le sens et le courage dans un monde en effondrement.

Résumé

Notre civilisation a déjà commencé à s’écrouler. L’avidité insatiable de notre espèce nous a menés à la catastrophe. Chaque année qui viendra sera plus chaude, plus chaotique, plus violente que la précédente, et ce qui nous avait semblé inépuisable est sur le point de manquer pour toujours.

Comment composer avec la conscience que la vie ne sera plus jamais aussi douce et aisée? Comment même continuer à vivre, jour après jour, alors que des horreurs s’annoncent? À l’inverse, quelles choses précieuses pourrions-nous espérer retrouver dans les vestiges de notre civilisation? Quelles joies, quelles espérances?

D’abord et avant tout, ce livre tente de répondre à la question qui sera au cœur de notre existence, pour le reste de celle-ci: où trouver une raison de vivre et le courage nécessaire, dans un monde en effondrement?

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[00:00:07] Karine Morin : Pour ce nouvel épisode du balado Voir Grand, je reçois Nicolas Langelier, journaliste, chroniqueur, éditeur, et fondateur de l’entreprise sociale Atelier 10, pour discuter de son plus récent essai, Ce qu’on trouve dans la cendre : Méditations sur le sens et le courage dans un monde en effondrement. 

[00:00:27] Dans ce texte, Nicolas Langelier pose une question difficile mais incontournable : comment continuer à vivre, à espérer, à aimer alors que notre époque semble entrer dans une suite de crises climatiques, sociales, politiques et humaines? Plutôt que de détourner le regard, il choisit d’habiter cette inquiétude de front et de réfléchir à ce qui pourrait encore subsister dans les ruines, tel que la joie, la solidarité et la communauté. C’est autour de ces thèmes que tourne notre conversation aujourd’hui. 

[00:00:59] Par ailleurs, cet épisode s’inscrit aussi dans une collaboration qui nous enthousiasme particulièrement. Dans le cadre de notre Subvention du livre savant, la Fédération travaille depuis longtemps avec les presses universitaires afin de soutenir la diffusion des connaissances et de la recherche en sciences humaines.  

[00:01:19] Cette discussion avec Nicolas Langelier marque une nouvelle incursion dans cet univers des idées et des publications et accessibles à un plus public. Bienvenue au balado Voir Grand, je m’appelle Karine Morin et je suis la Présidente et cheffe de la direction de la Fédération des sciences humaines. 

[00:01:39] Karine Morin : Bonjour, Nicolas Langélier. Je vais commencer par une petite mise en contexte. La Fédération des sciences humaines, on entretient principalement des relations avec les presses universitaires qui publient des travaux de chercheurs, chercheuses en sciences humaines et sociales. 

[00:01:52] Mais il y a environ un an, j'ai fait connaissance avec Atelier10, une maison d'édition qui m'a beaucoup frappée par sa mission d'entreprise sociale. Et donc, c'est pour moi un véritable plaisir de m'entretenir avec vous, son fondateur.  

[00:02:07] Vous êtes aussi le rédacteur en chef du magazine Nouveaux Projets, qui publie Atelier10, en plus de la collection Documents, qui sont de courts essais qui portent des regards attentifs et personnels sur des enjeux sociaux, culturels, bref, contemporains.  

[00:02:23] Et en février dernier, le numéro trente-deux de cette collection, c'est un essai que vous avez écrit dont le titre est : Ce qu'on trouve dans la cendre : Méditation sur le sens et le courage dans un monde en effondrement.  

[00:02:38] Du site web, je lis une portion du sommaire : Notre civilisation a déjà commencé à s'écrouler. L'avidité insatiable de notre espèce nous a menés à la catastrophe. Chaque année qui viendra sera plus chaude, plus chaotique, plus violente que la précédente, et ce qui nous avait semblé inépuisable est sur le point de manquer pour toujours.  

[00:03:03] Je vous demanderais d'abord d'élaborer un peu sur cet état d'effondrement que vous constatez et aussi de nous expliquer pourquoi cet essai à ce moment-ci? 

[00:03:18] Nicolas Langelier : Pour ce qui est de l'effondrement, c'est d'arriver à une situation collective où on va devoir renoncer à beaucoup de choses qu'on avait prises pour acquises dans notre monde, dans notre quotidien : en termes de confort, en termes de niveau de vie, puis en termes aussi d'organisation sociale, politique, culturelle.  

[00:03:43] Ces choses-là vont petit à petit disparaître au cours des années à venir, à mon avis, on va en perdre peut-être une après l'autre ou plusieurs en même temps, ça reste à voir. Le rythme de l'effondrement est vraiment quelque chose qui est impossible à prévoir, mais on peut quand même, avec un assez haut degré de certitude, prévoir que cet effondrement-là va se produire, qui va nous mener à une grande simplification de notre vie. 

[00:04;16] Et ça peut avoir l'air positif, dit comme ça, une simplification de nos vies, jusqu'à ce qu'on se questionne, par exemple, par rapport à qu'est-ce que ça peut vouloir dire des soins dentaires plus simples.  

[00:04:34] Donc, on vit dans un monde extrêmement complexe, mais cette complexité-là, elle nous a amené beaucoup de bénéfices. Cet effondrement-là, qui est à venir, va être causé, oui, par la crise climatique, c'est sûr qu'on a déjà commencé à avoir plusieurs des manifestations-là de ces perturbations-là dans notre climat, dans nos précipitations, dans nos courants marins. 

[00:04:57] Mais ça va bien au-delà de ça. En fait, la crise climatique, elle est une conséquence d'un autre phénomène qui est plus grand et qui est ce qu'on appelle le dépassement, c'est-à-dire, le fait que l'espèce humaine a tiré beaucoup plus de la planète que ce que la planète est capable de nous donner. 

[00:05:18] Et donc, on est déjà en état de dette par rapport à la planète, on est déjà pris plus que ce qu'on pouvait et ça va assez rapidement finir par nous rattraper cet état-là. 

[00:05:32] Karine Morin : Cet essai-là, pourquoi à ce moment-ci? 

[00:05:35] Nicolas Langelier : C’était d’abord un désir de ma part de réfléchir à cette question-là moi-même, à titre personnel, en tant qu’individu. Qu'est-ce que je fais avec les sentiments qui m'envahissent à ce moment-ci? Qui sont d'abord un sentiment d'angoisse et de peur par rapport à cet inconnu-là que va amener l'effondrement.  

[00:05:56] Mais aussi déjà un sentiment de deuil, déjà par rapport à des choses qui ont commencé à disparaître et un deuil un peu préventif par rapport à des choses qui vont disparaître, on le sait déjà, au cours des décennies à venir. 

[00:06:13] Ce qu'on vit en ce moment, c'est une espèce de - j'ai vu un chercheur qui utilisait le terme choc pré-traumatique - c'est comme si on est avant la perte assez majeure de l'effondrement, mais on est déjà tellement sensibilisés, pour certains d'entre nous, à cette perte-là à venir qu'on est déjà en état de choc. 

[00:06:36] Et donc, j'avais envie de “processer” ces émotions-là, de m'aider à y réfléchir et d'aider les gens autour de moi, les lecteurs potentiels qui, eux, auraient aussi ces émotions-là similaires à “processer”, puis auraient envie de guides là-dedans, de points de vue qui pourraient les aider par rapport à ce qu'ils vivent, puis à ce qu'ils sont appelés à vivre au cours des décennies à venir. 

[00:07:02] Karine Morin : Ce que j'ai beaucoup aimé, c'est qu’effectivement votre méditation sur ce qu'on trouve dans la cendre, il y a des sections beaucoup plus – puis là, j'hésite à choisir mon mot, c'est peut-être pas tout à fait “optimisme” - mais, des regards quand même vers l'avant, une section qui est vouée au courage, une autre au sens.  

[00:07:22] Donc, au-delà du constat, vous proposez une certaine façon d'être. Comment proposez-vous qu'on vive ce changement? Du moins, comment tentez-vous de le vivre? 

[00:07:35] Nicolas Langelier : Je pense que d'une part, c'est ça, il n'y a pas une bonne réponse, il n'y a pas une science. On est de toute façon dans l'inouï, dans l'inédit, on n'a pas un mode d'emploi à tout préparer d'avance par rapport à ce qui s'en vient.  

[00:07:50] Il va falloir s'adapter. Donc déjà, la question de flexibilité puis d'adaptabilité, elle est cruciale parce qu'on s'en va, on s'avance vers l'inconnu chaque jour. Ça va prendre aussi un minimum de préparation mentale et logistique, je dirais.  

[00:08:08] Déjà, la préparation mentale, elle est absolument indispensable : de se préparer aux pertes à venir, c'est nécessaire, de se préparer à ce qui s'en vient, à une vie plus difficile aussi, parce que c'est inévitable que l'existence qui nous attend va être un petit peu plus difficile, ou beaucoup plus difficile que la vie à laquelle on a été habitué depuis notre naissance. 

[00:08:32] Et de manière plus générale, je pense qu'il va falloir trouver un sens à la vie : il va falloir trouver des raisons de continuer à vivre dans ce monde-là qui va s'écrouler devant nos yeux.  

[00:08:47] Ça peut être évidemment extrêmement difficile d'un point de vue moral, d'un point de vue psychologique, de vivre cet effondrement-là. Mais ce que j'essaye, comme vous y faisiez allusion, ce que j'essaye de faire aussi, c'est de chercher dans ce qu'on peut trouver, espérer trouver de quand même positif dans tout ça.  

[00:09:09] Puis à tout le moins, où trouver nos sources de joie, de satisfaction et nos raisons de continuer à vivre malgré tout. 

[00:09:17] Karine Morin : C’est justement là où je voulais en venir. Vous n’avez pas abandonné l'idée d'avoir des moments de joie ou d'espoir. Pourriez-vous nous donner certains exemples comment vous retrouvez cette joie ou cet espoir dans votre quotidien? Ou alors peut-être dans une certaine planification un peu plus à moyen, long terme, ça se retrouve où maintenant pour vous, la joie et l’espoir? 

[00:09:40] Nicolas Langelier : Mais déjà, la première chose, c'est une attitude mentale, c'est de tourner notre regard du futur où il y a tendance à aller dans notre monde actuel et de le ramener sur le présent et sur les choses qu'on a déjà.  

[00:09:57] Ça me semble essentiel d'être capable de profiter de ce qu'on a aujourd'hui, des joies qui sont inhérentes à ce qu'on fait déjà, que ce soit dans nos relations avec les autres, que ce soit la beauté d'un coucher de soleil, que ce soit juste un paysage qui nous fait du bien. 

[00:10:15] Ces choses-là existent déjà, vont continuer à exister aussi, ce n'est pas vrai que l'effondrement, ça va amener la perte de tout, il y a des choses qui vont continuer, et donc d'apprécier ces choses-là, de réaliser aussi que la grande majorité des choses sont hors de notre contrôle, donc ça nous sert à rien, nous de vivre dans une angoisse permanente, de toujours se préparer au pire, dans la mesure où on ne contrôle pas ces choses-là. 

[00:10:44] Et donc, dans ce lâcher-prise-là, il y a une joie aussi qui peut venir avec ça, ou en tout cas une plus grande satisfaction, puis une plus grande appréciation de ce qu'on vit en ce moment. Sinon, la joie, c'est clair qu'elle peut venir de nos relations avec les autres, de ce que les autres peuvent nous offrir. 

[00:11:04] Et la nature aussi, moi, j'y crois beaucoup comment cette simplicité-là, cette chose éminemment vraie qu'est la nature peut nous apporter beaucoup de joie, beaucoup de satisfaction, beaucoup de paix intérieure.  

[00:11:16] Et ça peut faire partie des “bénéfices”, peut-être, entre guillemets, là, vraiment, de l'effondrement, dans la mesure où si ça nous force à recommencer à apprécier ces choses-là, ces choses simples-là, que la modernité nous avait un peu fait perdre de vue, parce que la modernité nous a, nous a comme conditionnés à porter notre attention ailleurs, à la technologie, au développement en termes de confort, de bien-être, de soins de toutes sortes, de notre propre personne aussi. 

[00:11:52] Ça a été le grand, à la fois la grande victoire et la grande défaite de la modernité, c'est qu'elle nous a vraiment ramenés à nous-mêmes en tant qu'individus. Et c'est quelque chose qu'il va falloir corriger dans les décennies à venir et même dans les mois et années à venir, je dirais. 

[00:12:09] Karine Morin : Vous relevez tout à fait l'importance de la communauté ou de certaines communautés, mais que percevez-vous, présentement, de notre capacité à être ensemble de façon cohésive? Je pense que vous venez de le dire un peu, on semble avoir perdu ça, comment est-ce qu'on pourrait retrouver ça, selon vous? 

[00:12:33] Nicolas Langelier : C’est évident qu’on est dans un monde où l'individu est l'unité de base. Il faut être en mesure de passer à un monde où c'est la communauté qui est l'unité de base.  

[00:12:47] Que ce soit la communauté immédiate des gens autour de nous : notre famille, nos proches, à une communauté un peu plus élargie, que ce soit celle de notre quartier, de notre village, de notre région. 

[00:12:59] On va avoir besoin des autres, et les autres vont avoir besoin de nous aussi. Et quand je parle du sens qu'on peut trouver dans cet effondrement-là, il y a certainement la question du soin qu'on peut apporter aux autres, aux gens autour de nous, à nos communautés et aux soins que ces gens-là peuvent nous apporter aussi. 

[00:13:18] Je pense qu'il va y avoir beaucoup, d'une part, ça va être absolument nécessaire de pouvoir compter les uns sur les autres, parce qu'on ne pourra plus compter dans la même mesure sur ces grandes structures que sont les États, les MRC (n.d.e : municipalité régionale de comté) et les multinationales. Ces choses-là sont appelées à perdre beaucoup de leur efficacité pour toutes sortes de raisons. 

[00:13:43] C'est là que la communauté devient absolument nécessaire, mais ça nous ramène à une situation qui a été celle, historiquement, de manière ancestrale, de l'homme, c'est-à-dire qu'on a toujours eu besoin de notre communauté, on est des animaux sociaux, on a fait tout ce qu'on a fait en tant qu'espèce en collaboration. 

[00:14:03] Et peut-être que la modernité nous a un peu fait oublier ça, l'idée de collaboration, de coopération, de soutien mutuel, on est tombé dans l'ère du self-made man, puis des gens qui pensent qu'ils se sont construits tout seuls, puis qui n'ont pas besoin des autres. L'effondrement va assez rapidement nous rappeler qu'on a absolument besoin des autres. 

[00:14:23] Karine Morin : Avez-vous des exemples récents où justement, vous avez pu participer à cette activité en solidarité? Quelque chose que vous aimeriez pouvoir répéter plus souvent que peut-être l'occasion unique que vous auriez eue cette expérience-là d'un groupe qui se retrouve ensemble puis qui agit de façon positive qui surmonte un défi par exemple? 

[00:14:48] Nicolas Langelier : Ça n'a pas besoin d'être les grandes choses, c'est sûr que si on est dans une ville, puis il y a un ouragan, puis il y a des sacs de sable à remplir, puis des digues à créer, il y a quelque chose de très symbolique là-dedans, dans ça, puis on comprend tout de suite la notion de solidarité là-dedans. 

[00:15:10] Mais je pense qu'on peut la voir la solidarité dans des petits gestes aussi, des petites interactions, que ce soit d'aller juste accueillir un voisin dans un quartier, d'aller s'enquérir de quelqu'un qui vit près de nous, voir s'il y a besoin, s'il y a quelque chose qu'on peut faire pour lui, c’est de la solidarité à l'œuvre. 

[00:15:35] Et je pense que dans ces petits gestes-là, avec ces petits gestes-là, on peut développer les liens qui vont nous permettre de faire les grandes choses. Je pense que déjà en ce moment, dans un monde où les choses vont encore relativement bien, malgré ce qu'on peut parfois en penser quand on regarde les nouvelles ou quand on fait juste voir la météo qui n'a pas de bon sens, les choses fonctionnent encore très bien dans notre société. 

[00:16:00] Puis c'est le temps de mettre au travail nos muscles de solidarité, parce que c'est un muscle, c'est quelque chose qu'on a un peu abandonné avec le temps, qu'on a beaucoup abandonné en fait. Puis c'est quelque chose qui s'exerce, qui s'entraîne. Puis je pense que c'est quelque chose qu'on peut faire au quotidien, de nourrir ça, ces habitudes-là de solidarité, puis de créer petit à petit le réseau dont on va avoir besoin au cours des années à venir. 

[00:16:25] Karine Morin : J'ai souvent en tête une génération un peu plus jeune, celle qui est présentement là aux études universitaires collégiales. Croyez-vous que cette jeunesse-là vit la crise déjà d'une façon différente que ceux d'un autre âge qui ont été marqués ou dont surtout les parents auraient été marqués par les guerres du XXᵉ siècle? 

[00:16:45] Je veux dire, il y en a eu d'autres choses qui ont été difficiles, pas si loin dans l'histoire, mais cette génération-ci qui est maintenant aux études, comment vous percevez sa disposition par rapport à cet effondrement et ce qu'il faudrait faire pour surmonter? 

[00:17:01] Nicolas Langelier : Je pense que les jeunes aujourd'hui sont quand même dans une situation paradoxale et c'est peut-être pour ça que leur vie est difficile. C'est que, d'une part, ils ont vécu dans un monde de facilité : ils ont grandi avec l'Internet, avec des technologies qui nous donnent trop souvent l'impression qu'en tant qu'espèce, on est invincible, qu'il n'y a rien qui peut plus nous arriver, qu'on a dépassé notre soumission à la nature, qu'on est au-dessus de la nature maintenant, qu'on peut tout faire, qu'il y a rien à l'épreuve de l'homme. 

[00:17:38] D'une part, ils vivent dans ce monde-là, mais d'autre part, ils vivent dans un monde où depuis aussi longtemps qu'ils ont conscience des choses, on parle de cette crise climatique, on parle de cette espèce d'apocalypse à venir. Je pense qu'ils sont déchirés entre ces deux visions du monde, l'une très positive, l'autre très négative. 

[00:18:01] Et pour eux, ça peut être difficile parfois, mais souvent au quotidien, de naviguer entre ces deux pôles-là, puis de trouver une raison de continuer. Puis, le fait qu'une grande partie, en tout cas beaucoup de jeunes passent une grande partie de leur vie devant les écrans ne les aide pas aussi parce qu'ils sont— ils vivent avec un faux sentiment de communauté puis de solidarité, avec des liens qui ne sont pas, n'ont pas la qualité puis la force de ce dont on a vraiment besoin en tant qu'individu. 

[00:18:38] On dirait que je leur souhaite ça beaucoup aux plus jeunes, d'arriver à s'arracher de devant les écrans puis de s'implanter dans le vrai monde. 

[00:18:51] Karine Morin : Il y a certainement pour moi des souvenirs universitaires qui étaient les livres les plus épais qui étaient plus lourds à porter, les livres plus courts qu'on peut avoir terminés avant l'examen. 

[00:19:01] Mais ça, pour nourrir votre réflexion, sur quelle discipline vous penchez-vous? Est-ce que c'est surtout du côté de la science qui vous donne des idées qui vous poussent à ces réflexions? Est-ce que ça vient de l'histoire, de la philosophie? Qu'est-ce qui accompagne vos méditations? 

[00:19:20] Nicolas Langelier : Je pense que c’est un mélange de tout ça, c'est peut-être ce qui fait l'aspect un peu différent de mon livre, c'est que je m'applique, je m'imprègne à la fois des, des découvertes scientifiques les plus à jour en termes de, par exemple, où on s'en va au niveau climatique, où on s'en va avec l'épuisement des ressources au niveau démographique. 

[00:19:44] Tout ça, je suis vraiment, je me fais un point d'honneur de rester au courant des derniers développements scientifiques. Mais en même temps, je, je baigne ma réflexion dans une pensée qui est beaucoup plus ancienne, au niveau, effectivement, des penseurs, au niveau de l'histoire aussi, c'est clair que j'ai été beaucoup me nourrir dans les sources historiques pour écrire ce petit livre-là. 

[00:20:17] Dans la mesure où, effectivement, c'est inouï ce qu'on vit, mais en même temps, l'humain, de tout temps, a toujours été confronté à une très grande précarité. Je pense que c'est la modernité, là, les cent cinquante, deux cents dernières années qui nous ont fait croire que c'était fini, cette précarité-là, que l'espèce humaine avait réussi à assurer sa survie pour toujours. 

[00:20:40] Puis encore aujourd'hui, on entend des gens à Silicon Valley et ailleurs parler du fait que l'être humain pourrait vivre possiblement jusqu'à mille ans, cinq mille ans. Même, j'ai entendu parler de dix mille ans. Donc, on est encore en grande partie dans cette espèce d'attitude d'invincibilité. 

[00:21:03] Mais c'est un leurre. Et traditionnellement, l'humain le savait, était conscient de la fragilité de la vie, de la fragilité de notre espèce, de nos aventures collectives, de l'espèce d'hubris avec lequel on vit trop souvent. Et ça m'a fait du bien de me plonger là dans les penseurs antiques, les penseurs du Moyen Âge et aussi, de la Renaissance par rapport à ces réflexions-là qui sont éternelles. 

[00:21:34] Karine Morin : J’ai remarqué que les épigraphes de votre essai proviennent majoritairement d'auteurs américains. Et je me posais la question : est-ce que selon vous, la réflexion en Amérique du Nord serait peut-être plus avancée parce que c'est là où la crise pourrait être particulièrement aiguë si on passe d'une abondance sans limite aux pénuries constantes? Ou est-ce que vous croyez que la préoccupation existe tout autant en France, en Europe ou ailleurs? 

[00:21:56] Nicolas Langelier : Je pense que la préoccupation est présente partout. C'est clair qu'aux États-Unis, ne serait-ce qu'à cause de leur population, ils ont une masse critique de penseurs puis de gens qui ont réfléchi aux questions de l'effondrement.  

[00:22:11] Puis peut-être que moi aussi, mes propres sources, mes propres influences sont plus américaines qu'européennes à cause de ma condition nord-américaine, j'ai l'impression. 

[00:22:22] Mais on le voit en ce moment qu'il y a une convergence mondiale de gens partout sur la planète, que ce soit dans des pays qui sont menacés à très court terme, comme l'Inde, par exemple, ou dans des pays occidentaux comme le nôtre, où on se considère en général un peu plus à l'abri ou en tout cas plus protégé par rapport aux effets les plus néfastes de l'effondrement à venir, parce qu'on est une société soi-disant [...] et qu'on a trop souvent l'impression que c'est surtout les pays en développement qui vont subir les contrecoups, mais tout le monde, va en payer le prix. 

[00:23:06] Karine Morin : Je dirige un peu les choses dans une autre direction, parce que vous avez quand même une formation de chroniqueur, journaliste ou une expérience de chroniqueur et journaliste.  

[00:23:17] Quel type de réflexion ou de conversation publique croyez-vous qu'il serait nécessaire qu'on ait aujourd'hui? Et est-ce que vous avez l'impression que le rôle du journalisme se maintient par rapport à ça ou est-ce qu'à travers toute la prolifération des médias, ce n'est plus là où on se tourne pour assurer un débat public?  

[00:23:38] Comment voyez-vous l'état des choses où les gens au quotidien vont entendre parler de certains sujets ou ne pas entendre parler de certains sujets, vont apprendre à les aborder ou ne pas apprendre à les aborder, où en sommes-nous de ce côté-là? 

[00:23:50] Nicolas Langelier : Malheureusement nos médias de masse ont vraiment une aversion par rapport au fait de parler de situations qui peuvent avoir l'air un peu désespérées. On est encore dans un mode de : OK, on va vous dire que ça va mal, mais à la fin, on termine l'article en disant : Mais il est encore temps d'agir si on se relève les manches puis tout ça. 

[00:24:14] Donc, on est encore dans un mode où on est en déni par rapport à notre situation actuelle. Et c'est pour ça que ce n'est pas dans les grands médias qu'on va trouver des bonnes informations pertinentes à notre situation réelle.

[00:24:29] On est encore, on vit la tête dans le sable dans la plupart des médias. Donc c'est pour ça qu'on a besoin d'une part de sources d'informations variées, de petites sources d'informations aussi qui ne sont pas complètement dépendantes de la publicité, par exemple. 

[00:24:47] Évidemment, les gens qui payent pour la publicité sont là pour nous faire consommer et donc n'ont pas intérêt à nous mettre dans une situation où on aurait envie de renoncer à la consommation. Donc il y a une espèce de conflit d'intérêt chez la plupart des médias.  

[00:25:02] Mais d'autre part, je pense qu'à la base, c'est vraiment juste un désir de ne pas déprimer les gens avec des choses qui sont considérées comme trop lourdes, trop désespérantes, et donc on évite la réflexion qu'on devrait avoir à ce moment-ci.  

[00:25:18] On est encore en mode, on est comme quelqu'un qui est atteint de cancer terminal là, puis qui se fait croire que dans six mois, il va être capable de faire un voyage dans le sud, puis il va être capable de retourner au travail, tout ça. 

[00:25:31] Donc on ne peut pas prendre les décisions qui mériteraient d'être prises maintenant, parce qu'on n'a pas accès à la bonne information. Souvent, je pense que, par rapport aux politiciens, par exemple, ça peut être facile de dire : "Ah, ils nous cachent, ils nous mentent, ils savent tout, mais ils font comme si de rien n'était.” 

[00:25:51] Je pense que dans certains cas, c'est vrai, mais je pense que de manière générale, même nos politiciens sont mal informés, même les gens qui sont aux commandes de notre société n'ont pas tous les éléments d'information qui leur permettraient de prendre les vraies bonnes décisions par rapport à comment se préparer à ce qui s'en vient, par rapport à ce qu'on devrait faire. 

[00:26:10] Et ça nous fait vivre dans un monde qui est un peu surréaliste dans la mesure où on pense puis on construit, puis on développe dans des directions qui ne font pas de sens dans l'état où on est, par exemple.  

[00:26:24] Bon l'exemple du troisième lien au Québec est bien connu pour son absurdité, mais quand on le pense dans un contexte d'effondrement, c'est encore plus absurde de dire : dans quelques décennies, on va manquer de tout, mais on va on aura un tunnel qui nous a coûté dix milliards de dollars. 

[00:26:44] Qu'est-ce qu'on pourrait faire de mieux avec ces milliards de dollars-là en 2026 que de les mettre dans un tunnel? C'est l'exemple extrême, mais c'est vrai à tous les niveaux. Et malheureusement, ces décisions-là ne se prennent pas actuellement. 

[00:26:59] Karine Morin : Si vous aviez, en plus de suggérer qu'on lise Ce qu'on trouve dans la cendre, si vous aviez à nous laisser avec une dernière idée liée à notre existence d'aujourd'hui et de demain, quelle serait-elle? 

[00:27:14] Nicolas Langelier : Je trouve que tout ça, tout ce que nous attend possiblement, nous ramène à cette question essentielle, éternelle de comment vivre maintenant? Comment vivre au jour le jour? Comment aborder les journées quand on se lève le matin? Comment penser à la journée du lendemain quand on se couche le soir? 

[00:27:39] C'est une question très simple et en même temps, c'est la plus grande des questions : comment on vit maintenant? Comment on profite de ce qu'on a? Comment on tisse les liens autour de nous qu'on a besoin de tisser? Comment on trouve la paix en nous? Donc, cette question de la vie bonne, elle a monopolisé les philosophes depuis toujours. 

[00:28:01] Et je pense que c'est essentiel que nous, individuellement, chacun à notre manière, on se la pose cette question-là, puis qu'on essaye chacun d'arriver à notre réponse personnelle plutôt que de vivre dans l'espèce, de se laisser porter par le flow qui est un peu la condition par défaut de la vie moderne où on se contente souvent d'être diverti, d'aller de satisfaction personnelle en satisfaction personnelle, de plaisir en plaisir, sans trop se poser de questions. 

[00:28:35] Je pense qu'on a besoin de se poser cette question-là aujourd'hui en 2026 : c'est quoi une vie qui vaut la peine d'être vécue pour moi? Comment je peux la vivre maintenant? Parce que je n'ai aucune garantie que dans cinq ans, dans dix ans, dans quinze ans, je vais être encore là pour faire les choses que je voudrais faire un jour dans ma vie. 

[00:28:54] Les faire aujourd'hui, les faire de la manière qui nous semble la plus juste pour les autres, pour nous-mêmes, pour la planète, je pense que c'est la réponse à trouver dès maintenant. 

[00:29:08] Karine Morin : Je vous remercie infiniment d'avoir écrit ce texte qui m'accompagne très bien dans ma propre réflexion. Je vous remercie beaucoup de cette très belle entrevue et souhaitons-nous que la condition humaine trouve le moyen de persister. Merci Nicolas Langelier pour cette entrevue. 

[00:29:25] Nicolas Langelier : Merci Karine. 

[00:29:33] Merci d’avoir écouté le balado Voir Grand, et merci à notre invité Nicolas Langelier. Je remercie également nos amis et partenaires au Conseil de recherches en sciences humaines, et la société de production CitedMedia, sans qui ce balado ne serait possible. 

[00:29:48] Vous pouvez retrouver tous les épisodes précédents sur votre plateforme de balado favorite. Faites-nous savoir ce que vous avez pensé de cet épisode en connectant avec nous sur les médias sociaux. À la prochaine!

 

 

 

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