Le Sommet Voir Grand 2026 : Point d’Inflexion a inauguré un nouveau type d’événement de la Fédération des sciences humaines. Conçu à partir d’un appel ouvert de propositions interdisciplinaires, il a créé un forum national pour explorer les contributions des connaissances en sciences humaines à la vie publique.
Plusieurs personnes participantes et intervenantes ont été invitées à porter un regard de rapporteur sur l’événement. Choisies pour les perspectives individuelles qu’elles apportaient au Sommet, elles ont livré leurs réflexions sur les échanges auxquels ils ont assisté au fil du programme.
Repenser la recherche autochtone et les traités vivants dans le domaine des sciences humaines
Par Lorell Ward, responsable du recrutement des étudiant.e.s, Université de l’Alberta
Le dialogue général autour de la sensibilisation au Traité n° 6 lors du Sommet Voir Grand met en évidence une rupture avec le discours académique traditionnel. Le Sommet Voir Grand a réuni des chercheuses et des chercheurs, des membres de la communauté et des leaders afin de délibérer sur les voies futures de la recherche. En tant que rapporteure chargée de proposer une analyse réflexive et tournée vers l’avenir, j’ai principalement porté mon attention sur la place, l’objectif et la reconnaissance de la recherche et des relations découlant des traités. Les connaissances partagées par Jerry et Jo Ann Saddleback ainsi que par Ron Lameman s’éloignent d’un simple échange historique pour aboutir à une compréhension active d’un écosystème de coexistence mutuelle, que ce soit dans le passé, le présent ou l’avenir. En tant que chercheuses et chercheurs en sciences humaines et en études autochtones, notre rôle ne consiste pas à archiver ces témoignages, mais à les mettre en œuvre et à les incarner, ce qui sert l’objectif plus large de maintenir des relations les uns avec les autres.
Séances : thèmes clés et perspectives
Une ouverture sous les meilleurs auspices : le Sommet a débuté avec une intention claire en matière de protocole, de cérémonie et d’un rituel de purification mené par l’aîné Jerry et l’aînée Jo Ann Saddleback. Cette ouverture a permis au public de voir concrètement et d’intérioriser l’importance des relations fondées sur les traités. L’aînée Saddleback a proposé un cadre de référence essentiel : « La culture est le processus », rappelant ainsi aux participantes et aux participants que le Créateur a ouvert cet espace spécialement pour que nous puissions engager un dialogue honnête et continu. Dans les milieux académiques institutionnels, les peuples autochtones et leur culture sont souvent présentés à tort comme un simple sujet d’étude ou une collection de traditions ancestrales. Les propos de Saddleback ont redéfini la culture comme une méthodologie active, c’est-à-dire un processus de dialogue, de relations et de responsabilité. La culture étant ce processus, la recherche en sciences humaines ne peut se limiter à une simple mesure d’événements historiques; elle doit devenir une pratique vivante et continue, enracin dans les bonnes intentions et la réciprocité.
Dans son discours d’ouverture, Bill Flanagan a présenté les objectifs futurs d’études autochtones des facultés des scienceshumaines ainsi que. Il a défini le thème central du Sommet : un point d’inflexion où la direction à prendre n’est pas encore fixée. À mesure que le monde évolue vers l’intelligence artificielle, cela soulève des défis liés à la responsabilité institutionnelle et à l’action humaine. Flanagan a fait remarquer que la technologie ne peut à elle seule répondre aux questions les plus difficiles, car celles-ci exigent de la sagesse, des relations et une pensée critique au sein des sciences humaines. Dans ce discours d’ouverture, il a été souligné que les chercheuses et chercheurs autochtones et les traditions juridiques sont en train de redéfinir activement la manière dont la recherche est conçue et menée. L’une des questions soulevées à plusieurs reprises au cours de cette séance d’ouverture était la suivante : de quel jugement et de quelles connaissances avons-nous besoin pour orienter la voie que nous empruntons ensemble, collectivement?
Au cours des séances consacrées au 150e anniversaire du Traité n° 6, la Dre Florence Glanfield, Ron Lameman et les gardiennes et gardiens du savoir ont lancé une invitation ouverte à réévaluer le caractère sacré des obligations découlant du traité. L’espoir est ancré dans le traité lui-même, sachant que nos leaders et nos ancêtres comprenaient leur rôle lorsqu’ils ont conclu ces accords sacrés. Ils n’ont pas signé un document temporaire pour le présent; ils avaient une vision plus profonde de l’avenir pour les nombreuses générations à venir. Il est désormais de notre devoir de reprendre le flambeau et de le transmettre à nouveau. Pour véritablement comprendre le Traité n° 6, il faut revenir à ses fondements : le récit de la création, Kisemanito (le Créateur). Le Traité n° 6 n’est pas une transaction conservée dans les archives de 1876. Il s’agit d’un cadre de gouvernance vivant, créé pour soutenir la vie, la paix et la prospérité mutuelle à travers les générations.
Lacunes, occasions manquées et tensions institutionnelles
Bien que le Sommet Voir Grand a apporté de nombreuses perspectives inspirantes, il subsiste des écarts entre la rhétorique académique et le fonctionnement quotidien au sein des établissements. Alors que le 150e anniversaire du Traité n° 6 a été mis en avant, les établissements d’enseignement risquent encore de traiter ce traité comme un symbole historique ou une métaphore de la diversité. Les obligations juridiques et spirituelles spécifiques inscrites dans le Traité n° 6 sont souvent réduites à des politiques génériques d’équité, de diversité et d’inclusion, ou à une case à cocher, plutôt que d’être reconnues comme des obligations fondamentales de nation à nation. Bien que les panélistes aient appelé à une collaboration interdisciplinaire pour aborder les enjeux contemporains, les établissements d’enseignement postsecondaire continuent d’isoler les études autochtones, les sciences sociales, le droit et les sciences humaines dans des silos distincts. Une intention et une intégration authentiques exigent de respecter la recherche et les cadres autochtones en tant que systèmes de savoir à part entière, plutôt que comme de simples ajouts. En opposant l’inclusion de façade à un engagement structurel durable, le Sommet souligne que les 30 ans d’histoire de la Fédération constituent une « expertise en matière de changement » et une responsabilité d’organiser des « discussions difficiles ». Cependant, les discussions institutionnelles évitent souvent d’aborder les obstacles systémiques auxquels font face les chercheuses et les chercheurs autochtones, tels que les exigences rigides en matière de permanence, les échéanciers et le sous-financement systémique des savoirs menés par l communautés.
D’après mes observations, voici quelques considérations stratégiques pour l’avenir des sciences sociales, des sciences humaines et des études autochtones afin de garantir que la recherche reste ancrée dans l’éthique, significative et percutante au cours de la prochaine décennie. Trois axes prioritaires me viennent à l’esprit : l’engagement en matière de traités, les savoirs autochtones et l’éthique de la technologie et de l’IA. En ce qui concerne l’engagement en matière de traités, la voie à suivre consiste en un cadre de gouvernance vivant et une pratique incarnée. Savoirs autochtones : conception de la recherche dirigée par les Autochtones et gouvernance relationnelle. Technologie : guidée par le droit autochtone, l’action humaine et la sagesse relationnelle.
Engagement vis-à-vis des traités : intégrer les systèmes fonciers issus des traités dans la gouvernance; les établissements situés sur le territoire visé par le Traité n° 6 doivent aller au-delà des simples reconnaissances territoriales. Les obligations découlant des traités doivent guider les budgets institutionnels, les critères, les comités d’éthique de la recherche et l’élaboration des programmes d’études. Avenir technologique : à mesure que la technologie progresse, les sciences humaines doivent placer l’éthique relationnelle autochtone au cœur de la gouvernance technologique. Nous devons nous interroger sur la responsabilité relationnelle : que nous devons-nous les uns aux autres et au reste du monde? Cela offre le fondement éthique nécessaire pour naviguer au sein de l’immense intelligence non humaine. Savoir intergénérationnel durable : Conformément à la conception crie du traité comme une vision visant à « lancer la balle vers l’avenir », la recherche universitaire doit donner la priorité aux objectifs à long terme qui profiteront aux générations futures. Le succès de la recherche devrait être évalué en fonction de la valeur qu’elle apporte à la communauté plutôt que d’être réduit à des mesures académiques.
Appels à l’action à l’intention des chercheuses et des chercheurs
Alors que nous traversons ce tournant décisif, le rôle des chercheuses et des chercheurs en sciences sociales, en sciences humaines et en études autochtones consiste à passer du statut d’observatrices et d’observateurs à celui de gardiennes actives et de gardiens actifs des relations fondées sur les traités. Tout au long des séances du Sommet, j’ai souvent entendu l’expression « attraper la balle et la lancer en avant »; j’en ai conclu que cela signifiait rejeter l’idée selon laquelle les traités appartiennent au passé. Lorsque vous évaluez votre recherche, posez-vous la question suivante : en quoi ce travail honore-t-il l’intention du Traité n° 6 pour les sept prochaines générations? Éloignez-vous des approches extractives qui se contentent d’archiver les savoirs communautaires et orientez-vous plutôt vers une conception de la recherche dirigée par la communauté qui honore l’idée ou le principe selon lequel la culture est le processus lui-même. Relevez les défis qui se posent au sein de la société en mettant au centre les traditions juridiques autochtones, les principes Kisemanito et le jugement humain. Utilisez le privilège dont vous disposez au sein des institutions pour démanteler les obstacles systémiques, en veillant à ce que les gardiennes et gardiens des savoirs autochtones, les personnes aînées et les chercheuses et chercheurs détiennent un pouvoir décisionnel structurel dans l’orientation de l’avenir de la recherche.
Le 150e anniversaire du Traité n° 6 est bien plus qu’une simple étape à venir sur le calendrier; il s’agit d’une invitation ouverte et permanente adressée à tout le monde. Il nous appelle à aligner les pratiques de recherche sur nos devoirs relationnels partagés. Il s’agit de veiller à ce que le travail d’aujourd’hui établisse une relation durable, respectueuse et de coexistence pour les générations à venir.