Le Sommet Voir Grand 2026 : Point d’inflexion a marqué le lancement d’un nouveau type d’événement organisé par la Fédération. Conçu à la suite d’un appel à communications interdisciplinaire ouvert à tous, il a donné naissance à un forum national visant à explorer comment les connaissances issues des sciences humaines peuvent contribuer à la vie publique.
Plusieurs participants et panélistes ont été invités à prendre part à l’événement en tant que rapporteurs. Choisi pour les perspectives personnelles qu’ils ont apportées au Sommet, ils ont livré leurs réflexions sur les discussions auxquelles ils ont assisté tout au long du programme..
Rapport sur la recherche étudiante et l’avenir de la Faculté des sciences humaines lors du Sommet Voir Grand
Par Robert Gibbs, Université de Toronto
La Fédération a mis à l’essai un type de conférence très différent — défini comme un « sommet » — organisé au cours d’une année où son congrès habituel n’avait pas lieu. L’équivalent américain de la Fédération, l’ACLS (American Council of Learned Societies), organise depuis longtemps un événement plus proche de ce Sommet que d’un Congrès : leures sociétés se réunissent de manière indépendante à d’autres moments et en d’autres lieux, et lors de son assemblée annuelle, les membres de leur direction se réunissent pour explorer l’avenir du milieu académique, attribuer des bourses et défendre leurs intérêts. (En 2026, l’ACLS fera une pause dans la tenue de sa Réunion Annuelle : « Nous avons conclu que l’ensemble de la communauté tirera profit d’une nouvelle approche de notre réunion annuelle, alimentée par une réflexion novatrice sur notre mission et par un format qui répondra au mieux aux besoins actuels. ») Il est clair que nous faisons tout face à de nouveaux défis et à toute une série de crises, même si leur degré d’urgence diffère entre le Canada et les États-Unis.
Un congrès est un format bien connu où de nombreuses sociétés savantes se réunissent au même moment et au même endroit. Il attire des chercheuses et chercheurs à toutes les étapes de leur carrière, des personnes doctorantes, aux professeures et professeurs titulaires. Les sociétés savantes ont été les principales gardiennes des parcours professionnels et ont joué à la fois des rôles de régulation au sein des disciplines et des rôles créateurs.
Ainsi, le public qui s’est rassemblé à Edmonton était d’une ampleur différente et avait des motivations très différentes pour participer à ce Sommet. Si le Congrès correspond à la « science normale », le Sommet a quant à lui été l’occasion de réunir de nombreuses personnes qui, plutôt que de se confronter à la « science normale », explorent de nouvelles pratiques exemplaires au sein des universités. L’U15, à l’instar de nombreuses directions de sociétés savantes, était largement absente. Mais les personnes présentse représentaient un éventail plus large de chercheuses et chercheurs, issus d’un plus grand nombre d’universités canadiennes, ainsi que des personnes explorant un large éventail de nouvelles pratiques et de nouveaux modèles d’enseignement supérieur. Leur donner la parole, et peut-être plus important encore, les réunir en un même lieu et au même moment, a permis de rassembler diverses approches et espoirs pour les universités canadiennes.
Il se passait beaucoup de choses dans des domaines très variés, mais je me concentrerai sur un thème central de ma propre réflexion : l’apprentissage de la recherche par les étudiantes et étudiants. Nous avons beaucoup entendu parler de différents types de recherche, notamment de la recherche axée sur les échanges communautaires, ainsi que de divers modes de collaboration. On a entendu parler d’étudiantes et d’étudiants aux cycles supérieurs qui apprennent de nouvelles façons et s’orientent vers de nouveaux types de carrières. C’est un sujet familier pour la Fédération, mais plusieurs séances ont montré à quel point des progrès sont réalisés pour préparer nos étudiantes et étudiants à la maîtrise et au doctorat et à contribuer avec succès à la société au-delà des universités. Lors d’une séance du CRSH, l’accent a été mis sur les figures de proue qui ont trouvé des rôles importants au-delà des murs du milieu universitaire, et plusieurs autres séances ont mis en vedette des étudiantes et étudiants aux cycles supérieurs actuels qui ont présenté les changements dans les pratiques de recherche.
Quelques discussions ont porté sur les nouveaux rôles que pourrait jouer la population étudiante de premier cycle dans la recherche, notamment dans le cadre d’échanges communautaires. Cela a toutefois mis en évidence une lacune générale : peu de personnes aux études de premier cycle étaient présentes et très peu ont fait une présentation. Comme la grande majorité de la population étudiante universitaire poursuit des études de premier cycle, celle-ci constitue un important vecteur de transformation dans les sciences humaines. Dans les grandes universités polyvalentes, une partie de la communauté explore la possibilité d’initier ce groupe à la recherche. On observe toutefois une concentration notable de telles initiatives dans les universités de plus petite taille, qui n’offrent souvent que des programmes de premier cycle. Ainsi, ce Sommet a certes permis de faire intervenir des leaders qui n’auraient peut-être pas eu la parole lors des congrès habituels, mais il a tout de même laissé de côté les questions relatives à la contribution de l population étudiante de premier cycle à nos domaines et disciplines. Les défis liés à l’intégration de ces questions sont réels, car les possibilités accrues de participation à la recherche au premier cycle ne sont pas étroitement liées à la reproduction du modèle professoral et, par conséquent, ne sont pas aussi directement associées aux sociétés savantes. Cela soulève une fois de plus les questions quant à l’identité de la communauté des sciences humaines : se compose-t-elle des personnes qui font de la recherche dans le milieu universitaire? Ou inclut-elle également les personnes qui étudient à différents niveaux et qui, pour la plupart, ne deviendront probablement pas membres du corps professoral?
La population étudiante constitue un pilier essentiel pour la défense et la justification de nos disciplines — il s’agit de former des personnes capables de créer de nouvelles connaissances à l’extérieur de l’université, et non pas seulement de plaider en faveur de notre recherche de pointe au sein de l’université. L’un des défis permanents pour les universités de recherche est qu’il est difficile de démontrer de manière convaincante que les résultats de nos recherches ont réellement de l’importance dans le monde, et ce d’autant plus dans le domaine des sciences humaines. Or, les dizaines de milliers de personnes diplômées pourraient constituer un argument de poids pour mettre en avant leurs compétences en matière de création de nouvelles interprétations, de nouvelles connaissances et de nouvelles politiques, prêts à apporter une contribution réelle à notre société. Cela modifierait profondément le discours habituel selon lequel l’enseignement supérieur serait comparable à une formation professionnelle visant à acquérir des compétences en vue d’un emploi. Cependant, plusieurs contraintes entrent en jeu — principalement le fait que nous considérons actuellement les travaux de recherche publiés par le personnel enseignant (et le personnel enseignant du futur) comme la principale valeur de la recherche. Et c’est là, deuxièmement, que les associations professionnelles se trouvent également à un tournant : comment peuvent-elles soutenir davantage la recherche menée par les personnes qui poursuivent des études universitaires? La question revient donc à savoir comment la Fédération s’y prend pour mobiliser les universités et ces associations.
De nombreuses autres questions et contraintes très importantes ont été soulevées lors du Sommet — mais le sujet qui a peut-être le plus manqué était l’annonce par le gouvernement fédéral d’une augmentation massive des dépenses consacrées à la recherche en matière de défense. Je n’ai entendu aucune discussion sur les implications de cette mesure, à l’exception de la plainte de longue date selon laquelle les priorités sont axées sur les STIM. Permettez-moi donc de rappeler un argument historique : depuis le Berlin du XIXe siècle jusqu’à la Guerre froide, les sciences humaines ont pour tradition de faire valoir que leurs études peuvent apporter une contribution en matière de langue, d’histoire, de politique, mais aussi de ce qu’on appelle le « pouvoir d’influence » (soft power). Nous ne fabriquons ni drones ni bombes, et nous ne nous contentons pas d’agiter des drapeaux, mais nos disciplines peuvent contribuer à l’effort de paix.
Et permettez-moi de conclure par quelque chose que j’ai entendu, et pas qu’une seule fois. Pour faire la différence, il faut avant tout écouter les familles de la population étudiante, ainsi que les communautés dans lesquelles elle évolue, afin de cerner les enjeux cruciaux et de travailler avec ces milieux pour dégager les questions vitales qui traversent notre société. Nous sommes les gardiennes et les gardiens de grandes traditions et d’un vaste corpus de connaissances, mais l’objectif, à ce tournant décisif, n’est pas avant tout de dire à la société ce que nous savons, mais plutôt de l’écouter et de collaborer avec elle dans nos activités de recherche et d’enseignement. (Moins de sensibilisation, plus d’échanges!)